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Bribes d’échanges entre trois groupes locaux

covid-entraide

Arnaud (Paris) : Je fais partie de la Cantine des Pyrénées, cantine solidaire autogérée dans le nord de Paris, dont le local accueille aussi des ateliers de cours de français et une permanence juridique pour les sans-papiers. Ce lieu existait bien avant la crise sanitaire et avait déjà pour objectif de recréer, localement, de la solidarité. On a dû revoir le fonctionnement pendant le confinement.Je fais également partie des Brigades de Solidarité Populaire du 18ème arrondissement, dont le fonctionnement s’est mis en place pendant le confinement et a perduré au déconfinement. Les Brigades de Solidarité Populaire ont été créées suite à un appel d’ACTA, sur un modèle d’organisation existant déjà dans le nord de l’Italie. Les Brigades se sont montées sur l’ensemble de Paris et proche banlieue de manière à mener, au niveau local, des actions solidaires. Ça peut prendre des formes différentes. Dans le 18ème, c’étaient beaucoup de maraudes et de distributions de colis alimentaires pour des gens non-SDF mais précaires. On s’est structuré·e·s sur des missions d’éducation populaire. L’objectif est de développer une autodéfense sanitaire et alimentaire.

Loïc (Saint-Nazaire) : Pendant le confinement, je m’étais pas mal investi sur mon quartier de Saint-Nazaire, ainsi que pour faire le lien entre d’autres groupes de quartier, pour développer cette dynamique d’organisation autour de l’entraide. En ce moment, c’en est un peu au point mort. Beaucoup de gens investis là-dedans sont partis dans d’autres thématiques, donc il n’y a plus grand monde pour creuser ce sillon. Il y avait déjà des choses qui existaient sur Saint-Nazaire : un groupe issu des Gilets Jaunes qui fait des récup’ de marché (les « Souries-ions » anti-gaspi https://www.facebook.com/sourie.ionantigaspi/), et il y a des assos dynamiques en lien avec les réfugiés et précaires, mais l’idée de se mettre en réseau, ça ne s’est pas fait. Une autre limite, c’est le lien avec les quartiers populaires qui auraient eux vraiment eu besoin d’entraide, contrairement aux quartiers plus aisés où l’enjeu principal était de créer du lien entre les gens. Moi, pour l’instant, je reprends un peu des forces avant d’essayer de relancer des choses !

Maëva (Morlaix) : Je fais partie de Covid-Entraide Morlaix, depuis sa création au début du confinement. Au déconfinement, il y a eu un petit essoufflement, mais le noyau dur est toujours bien là. Il y a une vraie volonté de faire durer nos actions, et donc il faut voir sous quelles formes et sur quels thèmes. En ce moment, on est sur les questions de garde d’enfants, pour pouvoir éviter d’avoir à les renvoyer à l’école. On est en train de monter une action pour mettre en avant les personnes qui ont été en première ligne, les « premiers de corvée » : soignant.e.s, agent.e.s de collecte des déchets, commerçant.e.s…

À propos de l’importance de l’ancrage territorial et d’avoir pignon sur rue…

Arnaud (Paris) : Pour les Brigades, on a senti un gros coup d’arrêt parce que les gens retournent travailler mais surtout on a perdu le local qu’on avait à disposition parce que c’était une librairie qui va réouvrir. Pour pallier à ça, on s’est fait prêter un après-midi de permanence par semaine dans un local d’une ressourcerie. Et donc, comment garder cette dynamique qu’on avait dans le 18ème ? On se dit que ça passe par le fait de retrouver un lieu. On a envie de sortir de cette urgence alimentaire, de la distribution dans des volumes très gros, dans lequel on perdait le sens originel de ce qu’on veut faire : créer du contact, de l’émancipation, et pas seulement dans une logique d’urgence humanitaire.

Loïc (Saint-Nazaire) : Nous, on a pas utilisé de lieu pendant le confinement. À Saint-Nazaire, les « souries-ions anti-gaspi » ont un local au milieu du marché intérieur de St-Nazaire et il y a aussi un nouveau bâtiment squatté, la « Maison du Peuple », qui peut servir de base arrière, ainsi que le local autogéré « les Amis de May ». On ne manque pas de lieux pour accueillir ce genre de travail.

Maëva (Morlaix) : Jusqu’à présent on a pas de lieu, on se retrouve en plein air. Plusieurs personnes encore fragiles préfèrent passer par l’informatique. Dans l’avenir, on aura une possibilité de lieu.

Arnaud (Paris) : Pour nous, avoir un lieu nous a permis de créer du lien avec les gens parce que c’était très central, on avait un ancrage local assez fort, donc ça s’est su que sur ce lieu, il y avait des distributions alimentaires. Mais on a été vite débordés donc les distributions ne se faisaient plus directement au local. Donc soit on faisait des livraisons, soit les gens venaient après un coup de fil. Mais ça demande de demander des infos, au moins un numéro de téléphone. Pour la suite, on a une cinquantaine de familles avec qui on a eu des contacts assez récurrents pendant la crise, et avec qui continuer.

À propos du maillage avec des assos ou des institutions…

Loïc (Saint-Nazaire) : Cette dynamique de dynamiser l’entraide à l’échelle de la ville tombe un peu au point mort. Les lieux et les assos sont un peu éclatés et chacun fait son travail dans son coin. Il faudrait chercher une volonté commune et coordonnée, et on a du mal à créer ça pour le moment.

Arnaud (Paris) : Est-ce que vous avez pu faire appel au support de votre municipalité ?

Maëva (Morlaix) : On a reçu aucun soutien de la mairie, étant donné que certaines personnes font partie de groupes opposés à la mairie actuelle, ça n’aide pas.

Loïc (Saint-Nazaire) : Au début du confinement à la Maison du Peuple, il y a eu l’envie de créer un groupe d’entraide. On a pensé aux SDF, aux réfugiés etc… mais on réalisé ensuite qu’il y a déjà un tissu associatif existant qui faisait bien le boulot. Ce qui était intéressant, c’est que la mairie et les assos plus institutionnelles étaient tellement dans les choux que ce sont les autres assos et collectifs qui étaient à la manoeuvre. Le groupe post-Gilets Jaunes « Souries-ions anti-gaspi » s’est bien entendu avec les gens du marché, puis avec les placiers et par conséquent avec la mairie (d’où le local dans le marché). Mais il faut voir ensuite s’il va y avoir un processus de récupération !

Maëva (Morlaix) : Sur Morlaix, ce sont surtout les assos déjà en place qui produisaient des réponses rapides. La mairie, elle, faisait son truc de son côté, et ils ont fait de mauvais masques. On agit aussi sur deux communes attenantes de Morlaix, et on a eu un meilleur soutien des mairies de ces communes, car il y a moins d’enjeu politique.

Loïc (Saint-Nazaire) : Par rapport à ce qui a coincé pour « chercher une volonté commune », mon intuition, c’est qu’il y a deux types de personnes engagées : des gens sur la solidarité concrète d’une part et des militants avec une vision politique d’autre part, mais qui ne comprennent pas l’importance de faire ce travail d’entraide de terrain. Pendant le confinement, ces derniers parasitaient un peu le travail sur l’entraide avec d’autres envies d’action.

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Entraide à Sassenage (Isère)

Habitant de Sassenage, près de Grenoble, Olivier nous montre qu’un groupe n’a pas besoin d’être massif et doté de nombreux outils pour agir : décrocher son téléphone, faire courroie de transmission entre des institutions et des personnes, cela peut déjà faire beaucoup en matière de solidarité.

Peux-tu nous parler un petit peu de ta région ?

Sassenage est une ville d’environ 11 000 habitants, qui fait partie de la métropole grenobloise. C’est une ville relativement mélangée, mais quand même en majorité une ville de classes moyennes supérieures, même s’il y a des quartiers populaires. Le revenu médian y est supérieur à la moyenne nationale.Il faut savoir que Grenoble et son agglo regroupent de nombreuses entreprises hi-tech. La ville est aussi caractérisée par un fort héritage militant sur les questions sociales. L’équipe municipale de Grenoble est aujourd’hui une alliance écolo, gauche et citoyens. Le terreau local est donc plutôt fertile à la solidarité…

Comment en êtes-vous venus à créer ce groupe d’entraide locale ? Il y avait des habitudes d’organisation préexistante ?

Sassenage possède  un tissu associatif et militant moins dense que dans Grenoble même. Quatre réseaux jouent un rôle moteur dans notre groupe d’entraide :    

– l’association des parents d’élèves d’une école.    
– un collectif de parents d’élèves solidaires (engagé par exemple dans le soutien à des familles sans papier ou en difficulté de logement)    
– une liste citoyenne-écolo créée pour les dernières municipales, et qui a fait 18 ou 19% au premier tour. Mais même si des membres de cette liste sont très impliqués, on veille à ne pas politiser l’action du groupe d’entraide au service de la liste.    
– une asso de quartier, dans un quartier résidentiel, qui organise des circuits courts de ravitaillement, des événements conviviaux etc.

Les actions se sont construites sans trop d’anticipation. J’ai vu l’appel national de covid-entraide dans lequel je me suis retrouvé ; la ville de Grenoble s’est aussi saisi des questions de solidarité. Donc on s’est demandé ce qu’on pouvait faire nous aussi.  On a créé un groupe facebook avec mon épouse . C’est un petit groupe mais qui comprend 91 personnes : on partage des videos, des appels à récoltes alimentaires, des demandes de bénévolat… Mais il n’y a pas une grosse activité.

On n’a pas d’autres outils. En réalité on ne se considère pas comme un groupe formalisé avec ses propres outils. Il s’agit surtout de faire courroie de transmission pour mettre en lien des choses existantes.

Quelles actions avez-vous mis en place ?

Il y a surtout 3 actions en cours :        

– en voyant comme la pédagogie à distance était compliquée pour nos propres enfants, on a imaginé comme elle pouvait l’être encore plus pour d’autres familles pas ou peu équipés et on a pensé qu’il y avait quelque chose à faire là-dessus. On a lancé un appel à prêts ou dons d’ordinateurs et à assistance informatique, en lien avec l’équipe enseignante et le directeur de l’école. On a ainsi pu équiper 7 familles en ordinateurs, et aidé 3 autres qui étaient en panne. Aujourd’hui le collège essaie de repérer les manques parmi ses élèves, et moi je suis en lien avec une fondation qui peut donner des ordis, donc comme je le disais, on fait un peu courroie de transmission. D’ailleurs, tout à l’heure, j’ai mis en lien une autre collectivité locale avec cette fondation, pour qu’ils fassent la même chose. C’est possible que ces connexions aboutissent à des choses. C’est chouette de voir la dimension rhizomique de tout ça !        

– On a aussi mis en place des circuit courts d’approvisionnement. Nous on a besoin de manger, et il y avait une inquiétude pour les producteurs, liée à la fermeture ou au rétrécissement des marchés. On a donc contacté des producteurs. Il y en a 3 avec qui on s’organise, pour le fromage, les légumes et le miel : ils fournissent une vingtaine de famille. On a voulu y inclure un volet solidaire, donc on a mis en place un système de « panier suspendu » : les gens rajoutent 1€ ou 2€ à leur commande pour payer des paniers en plus qui vont à des assos d’aide alimentaire.       

– On a aussi lancé une collecte de dessins, vidéos, et témoignages à destination de l’ehpad, en passant par l’école et l’assocation de parents d’élèves. Ici, l’ehpad n’a pas trop souffert du covid, mais il y a beaucoup de solitude.

Un ami a également lancé une quatrième idée mais qui ne s’est pas trop développée pour l’instant : faire une sorte de bibliothèque, se passer des bouquins, déconfiner nos livres et nos dvd !

A quoi pourrait servir un réseau national comme covid-entraide ?

Actuellement, il y a une dimension informative intéressante : ça peut inspirer des initiatives. Ca montre ce qui est fait par des groupes, et donc ce qui est faisable par d’autres, donc ça peut casser de l’autocensure : on se dit que c’est possible. Par exemple l’idée de Morlaix de faire des lectures collectives, dont tu m’as parlé, je trouve ça inspirant pour nous ; notre expérience montre que trouver des ordinateurs et des informaticiens pour aider des familles, ce n’est pas si compliqué.Il y a une énergie qui nourrit : via cette mise en réseau, on voit plein de gens avec de la disparité, mais aussi une énergie commune.Pour la suite, ma préoccupation concerne le développement champignoneux des initiatives. C’est foisonnant mais Il y a un risque de dispersion d’énergie. Face à ça faut-il que le réseau se maintienne coûte que coûte après la crise? faut-il que ça s’arrête ou que ça se transforme en autre chose, avec en vue une transformation politique? Moi c’est cette dernière hypothèse qui me fait envie ! Il faudra que les groupes d’entraide et le réseau national voient si ça vaut le coup de maintenir cette forme ou de remettre l’énergie ailleurs, la déplacer. 

Comment vous imaginez la suite ?

Il y a une métaphore qui m’est venue, c’est celle de la crise existentielle qu’on peut vivre individuellement : elle nous éprouve et on peut en ressortir plus fort, ou pas. « Du ciel tombe des cordes faut-il y grimper ou s’y pendre? » chante le groupe Feu! Chatterton. Ici c’est une crise existentielle pour toute une société. Comment ça va se passer? Est-ce que la peur de l’effondrement va nous faire plonger encore plus dans le consumérisme (voire l’autoritarisme)? Ou est-ce que vraiment on va en profiter pour transformer notre rapport à la consommation, au vivant, au travail, à l’autorité etc? On a l’impression que beaucoup de gens ont envie de ça.Et on doit se poser la question du relais politique : comment on va peser sur les décisions importantes? Est-ce qu’il faut avoir des représentants de cette belle énergie citoyenne sur la scène politique? En tout cas il est vital qu’en 2022, on n’ait pas le choix qu’entre les fascistes et les néo-libéraux.

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Cantine des Pyrénées

 

Est-ce que vous pouvez expliquer ce que fait, ce qu’est la Cantine des Pyrénées pour les personnes qui ne connaissent pas ?

La cantine des Pyrénées est un centre solidaire et auto-géré du 20ème arrondissement de Paris. Nous avons un local ouvert sur l’espace public au 77, rue de la Mare depuis 2016. La cantine c’est un collectif (et une association dont la gestion administrative est gérée par le collectif).

L’idée était de créer un lieu d’implantation locale qui ne soit pas exclusivement militant, parce qu’on s’apercevait bien que même si un lieu militant avait la volonté d’être ouvert, il ne l’était pas forcément. Se poser la question de l’ouverture, nous a amené à nous poser la question de l’accessibilité. On a cherché à développer un projet qui soit à la fois militant et social. La pratique du squat était de plus en plus compliquée. Compliquée pour ouvrir mais aussi pour durer dans le temps, alors que durer dans le temps nous paraissait être primordial pour mener à bien notre futur projet. La restauration nous paraissait une bonne manière d’accrocher un public hétérogène en plus d’être une activité facilement appropriable et solidaire.

On prépare du lundi au vendredi environ 70 à 80 repas tous les midis. Il y a tous les jours un (ou deux) « référents » qui sont en charge de penser à un menu, d’acheter les ingrédients, de coordonner les personnes qui viennent cuisiner et aider au service. Il doit aussi veiller à ce qu’il y ait une bonne ambiance entre les bénévoles et dans la cantine pendant le repas, et aussi faire la caisse en fin de service. Généralement on commence à préparer les repas à 9h pour commencer à servir de 12h à 14h et avoir tout rangé et nettoyé à 15h environ.

Comment avez-vous vécu les premiers jours de confinement en tant que collectif et individuellement ? Qu’est-ce qui a motivé la réouverture de vos portes ? Qu’est-ce qui vous a poussé à le faire ? Combien étiez-vous ?

Au début de la crise sanitaire, nous avons rapidement décidé de fermer la cantine. Après une semaine de réflexion, nous avons choisi de reprendre des activités en voyant s’accentuer les inégalités et les injustices autour de nous. Nous avons réfléchi au moyen de continuer, de nous organiser, au niveau local, afin de poursuivre l’action solidaire et la lutte contre l’isolement. Il nous semblait plus que jamais important de maintenir un lieu de solidarité ouvert dans le quartier, les autres ayant fermé ou réduit considérablement leur activité, laissant les plus précaires sans aucun moyen de survie.

Qu’avez-vous dû faire pour pouvoir ouvrir en cette période de pandémie ? Comment y êtes vous parvenu et quels outils avez vous mis en place ?

Pour cuisiner nous avons beaucoup réduit les équipes afin de limiter les risques de contamination. Aucun texte « légal » n’encadrait la poursuite de l’activité de la cantine. Nous avons réfléchi à ce que nous devions mettre en place pour prévenir la propagation du virus lors de notre pratique. La Protection Civile nous fournit des paniers repas que nous complétons par des plats « faits maison ». Tout est à emporter, les gens ne peuvent pas rentrer pour s’asseoir et manger. Là encore pour éviter la propagation du virus, nous veillons au respect des distances de sécurité dans la queue devant la cantine et des gestes barrières de façon générale. Nous avons mis en place un système de livraison à domicile afin d’éviter aux personnes fragiles et les plus à risques de se déplacer.  

Il a fallu prendre le temps de bien encadrer l’ouverture et l’activité de la cantine avec, entre autres, la formalisation d’un protocole d’hygiène. La méthodologie, notamment sanitaire, a été purement empirique. Nous l’avons élaborée avec nos connaissances, un peu de bon sens et surtout beaucoup d’échanges avec les autres collectifs mobilisés. L’idée a d’abord été de restreindre le nombre d’intervenant.e.s durant les journées, de limiter la participation aux personnes moins exposées aux risques de la maladie (en fonction de l’âge par exemple). Nous avons instauré ce cadre strict afin que ce mode de fonctionnement puisse durer plusieurs mois.

En mobilisant la communauté de la Cantine de Pyrénées, et suite aux nombreuses propositions  de soutien, nous avons choisi de privilégier les dons monétaires plutôt que matériels afin de centraliser les achats, et de ne pas provoquer plus de déplacements que nécessaire. La réponse à l’appel à dons est d’une ampleur qui nous surprend encore et nous donne encore plus de force chaque jour pour continuer notre action. Preuve que la solidarité est vivante et en bonne santé malgré tout !

Comment avez-vous vécu cette réouverture ? (difficultés, points positifs…)

Nous avons la sensation de vivre quelque chose d’assez inédit, d’unique. Pendant cette période nous avons davantage l’impression de faire quelque chose de vraiment nécessaire et utile pour les gens. Le risque, et c’est parfois une impression qui nous gagne, est de ne faire plus que de «l’humanitaire», d’être pris dans l’urgence de la crise, de pallier les défaillances de l’État. C’est quelque chose que nous nous sommes toujours refusé.e.s à faire. Nous avons toujours tenté d’impliquer les gens qui viennent manger à la Cantine dans le projet et c’est ce que nous voulons continuer à faire, même si c’est aujourd’hui plus compliqué.

Comment les habitant.e.s du quartier ont accueilli cette réouverture ?

Si la décision de réouvrir est venu du collectif, l’énergie et la force, elles, proviennent des hommes et des femmes qui s’organisent et se rencontrent à la Cantine. Il a fallu quelques jours pour s’adapter, puis nous avons continué le travail d’organisation de la solidarité. Les retours des habitants et habitantes sont très bons et poussent le projet à perdurer.

Qu’est-ce que vous ça vous a appris sur la façon dont les gens vivaient le confinement, sur leurs besoins, leurs difficultés, ou au contraire, sur ce que ça apporte de positif ?

Le confinement n’est pas une situation nouvelle pour de nombreuses personnes. La lutte contre l’isolement est d’ailleurs une des bases du projet. Aujourd’hui, le confinement, lié à la maladie, amplifie drastiquement l’isolement de certaines personnes vulnérables Cette situation renforce l’exclusion, la répression des populations déjà touchées, ce à quoi s’ajoute la baisse ou la perte de revenus, la disparition des espaces de santé, la perte des liens sociaux.

Nous ne sommes pas toutes et tous égaux face au confinement et vivre cette période est une épreuve très différente selon sa classe sociale d’origine, sa couleur de peau ou son genre. Les rapports de domination, les inégalités et toutes les formes d’exploitation sont amplifiées avec le confinement.

Le positif, s’il faut en chercher, passe par la « débrouillardise », la solidarité, les paroles et gestes d’attention et d’entraide, les rencontres, les liens d’amitié qui se sont créés. C’est aussi l’organisation collective face à un système qui nous veut seul et faible. Cette crise vient appuyer nos convictions quant à l’importance des ancrages locaux pour créer et entretenir de la solidarité.

Est-ce que vous vous êtes relié.e.s avec des initiatives ou groupes solidaires proches de chez vous, et si oui, comment ?

Nous comptons beaucoup sur le local. Notre communication se fait principalement par le bouche à oreille, l’affichage au local, les listes mail des différents ateliers et Facebook. On nous a énormément sollicité dès la réouverture. Des personnes venaient nous proposer leur aide, des groupes de personnes sont venus au local  pour savoir comment nous nous organisions. Nous partageons notre expérience au maximum et essayons de garder un œil attentif aux initiatives autour de nous, en Ile-de-France et sur l’ensemble du territoire. Nous travaillons bien entendu avec des groupes qui sont géographiquement assez proches de nous mais pas uniquement. Ça passe par des groupes d’habitants et habitantes, à des groupes politiques autonomes, des salarié.e.s d’entreprises, ou avec des bénévoles de structures institutionnelles. Dans le sillage de tous les mouvement sociaux de décembre et janvier, le réseau local était déjà très solide et la coordination entre toutes les initiatives a été très fluide. Cela nous a prouvé à nouveau l’importance de l’ancrage local !

Suite à l’appel d’ACTA, une  brigade de solidarité populaire s’est formée autour de la place des fêtes et du collectif du même nom. La collaboration est devenue de plus en plus  étroite et permet « d’occuper le terrain » de façon plus rationnelle. On fait en sorte que nos actions soient complémentaires (en fournissant des plats pour qu’ielles fassent des maraudes dans le secteur par exemple).

Comment voyez-vous la suite (évolution de la situation politique/écologique/sociale) dans les prochaines semaines et dans les prochains mois ?

Aujourd’hui, nous organisons 2 réunions par semaine centrées sur le fonctionnement de la cantine et une autre, axée sur l’analyse de la situation et sur le questionnement du projet Cantine et les voies d’évolution que nous envisageons. 

Les analyses politiques sont pour nous importantes mais nous avions rarement l’occasion de le faire collectivement. Nous travaillons sur l’écriture d’un texte que nous diffuserons prochainement. Notre constat et nos critiques du système capitaliste ne changent pas. Seul les solidarités locales payent, nous consolidons les nôtres, ainsi que le réseau qu’elles forment.

Comment voyez vous la suite pour la Cantine des Pyrénées ?

Comme elle l’est aujourd’hui, humble et très ancrée localement. Nous sommes pour des organisations locales amenant l’individu et les collectifs vers plus d’autonomie et d’émancipation. Sur un plan plus pratique, nous réfléchissons à diversifier un peu l’activité mais tout ça est en cours de réflexion.

Une anecdote de terrain ?

La lutte face au mal logement est, entre autre, une des bases du projet. Nous avons reçu de la part de personnes confinées et solidaires, la gestion de leurs appartements laissés vides le temps du confinement. Nous les mettons à disposition des personnes en difficultés lié à leurs conditions et au confinement (personnes à la rue, femmes victime de violence….).

 

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Rencontre avec le groupe Covid-Entraide de Morlaix

En Bretagne, le tissu très dense d’associations et de collectifs a fait émerger rapidement des groupes d’entraide particulièrement dynamiques. Après Brest il y a deux semaines, nous allons maintenant du côté de Morlaix, finistère nord, rencontrer Mathieu.Distributions alimentaires, soutien scolaire, soutien psychologique, lectures collectives, bibliothèque partagée, action collective pour une suspension de loyer des petits commerces, hébergement de personnels soignants… Accrochez-vous, la liste des bonnes idées est longue.

Quelles sont les activités d’entraide mises en place par le groupe de Morlaix ?

On a commencé par faire une carte des commerces ouverts et leurs horaires, ainsi que des producteurs agricoles en vente directe. On a également répertorié différentes structures qui agissent localement : centres sociaux, Restos du coeur, associations de soutien face aux violences conjugales etc. On repère ça sur notre périmètre d’action : Morlaix et les communes dont le bâti est en continuité, Saint-Martin-des-Champs et Plourin-lès-Morlaix.

Ensuite on a mis en place des distributions alimentaires, à partir des excédents d’une association caritative. On cible les personnes qui ont le plus besoin, mais pas seulement : on distribue aussi autour de nous plutôt que de laisser les choses se perdre. Ainsi des gens ont reçu des dons qu’ils n’attendaient pas, et c’est bien : après l’effet de surprise, on apprend à accepter la solidarité aussi sans comparer son besoin aux autres.

On tâche également de rassembler des informations sur les masques et les visières : qui produit ? Comment ? Qui a besoin ? Pour les visières on est en train de voir avec l’agglomération pour en produire davantage, avec et sans imprimante 3D.

On a aussi mis en place un système d’écoute téléphonique et de soutien moral, qui peut au besoin orienter vers des structures adaptées. On l’a fait en lien avec le centre social Carré d’as qui le faisait le matin, et nous on a complété avec l’après-midi. Six personnes se relaient au téléphone et ont déjà reçu quelques appels. Mais ça vient de commencer, donc pour le moment c’est difficile de savoir si c’est utile.

On a communiqué avec des assos de parents d’élèves pour offrir du soutien scolaire. Pour le primaire, on réoriente vers une asso locale, Coup de Pouce. Pour le collège/lycée il y a des bénévoles du groupe d’entraide qui sont prêts à intervenir. Avec l’association Luska’, on collecte également des jeux pour enfants, qu’on peut donner en même temps que les paniers alimentaires des Restos du Coeur.

Il y avait la volonté d’un volet occupations à distance et convivialité, mais c’est assez difficile à mettre en place. On devrait commencer des sessions d’arpentage de livres : un ouvrage est divisé entre plusieurs personnes et chacune fait au groupe un compte rendu de sa partie au groupe. L’idée serait de le faire avec des livres qui questionnent notre rapport à l’autre et à la société ou qui nourrissent la réflexion sur « le monde d’après ».

On vient de finir de réaliser une boîte à dons de livres, accessible dans l’espace public, alimentée par ce que chacun a chez soi, évidemment en respectant un protocole sanitaire. On sait que des gens avaient envie d’avoir des bandes dessinées, des DVD, des livres : certains rayons des médiathèques avaient connu une ruée à l’annonce du confinement, donc on s’organise en fonction !

Enfin, on a regardé les solutions d’hébergement temporaire pour personnels soignants. C’est un vrai besoin : au moins identifier des endroits où prendre une douche après le travail avant de rentrer chez soi. C’est en train de se faire.

Et à partir de la semaine prochaine, on veut essayer de mettre en place une action collective de soutien aux petits commercants, artisans, associations etc. Ils n’ont pas beaucoup de revenus, c’est déjà dur à l’année à Morlaix, donc on veut demander collectivement aux propriétaires de leur locaux de faire grâce de deux mois de loyer. L’idée c’est de leur faire entendre que c’est à leur avantage : si leurs locataires mettent la clef sous la porte, ils ne percevront plus de loyer du tout !

On est ouverts à toute idée, suggestion, venant de la cinquantaine de personnes inscrites sur la liste de diffusion ou émise sur notre groupe Facebook.

Combien de personnes sont actives dans ce groupe ?

Il y a plus de 400 membres. Des infos se diffusent, des idées surgissent, ainsi que des besoins de coups de mains. Ce matin, un copain qui est un peu notre référent « visières » s’est servi du groupe pour recenser la matière première et besoins, et mettre des gens en relation : ça a marché ! C’est rare que des posts restent sans réponse.

Tu disais que la situation des commerçants était déjà dure à l’année sur Morlaix. Tu peux m’en dire plus sur la ville ?

C’est une ville avec terreau associatif très fort, moins qu’il y a 20 ans d’après ce que j’entends, mais très présent quand même. Les gens s’engagent facilement pour agir. Mais ça c’est le cas de la Bretagne en général, et du Finistère en particulier : il y a une habitude de faire ensemble, de ne pas laisser des gens sur le bas-côté.

A Morlaix, il y a 20% d’habitant sous le seuil de pauvreté, et peu d’emploi : le gros employeur historique c’était la manufacture de tabac, mais elle a fermé. Le centre-ville se vide au profit de la périphérie et des petits pavillons excentrés. C’est, comme partout, le prolongement du rêve vendu  dès les années 60 : tout le monde voulait son petit pavillon, avec des standards de confort plus élevés que les vieilles maisons du centre-ville. Mais du coup le centre se meurt et l’activité se déporte vers les grands centres commerciaux de la périphérie quand ce n’est pas vers les métropoles.Cette situation sociale un peu difficile explique en partie qu’il y ait des réseaux de solidarité préexistants : on  se connaît les uns les autres, on connaît les associations et le rôle qu’elles jouent, on se met facilement en lien. Par contre je ne saurais pas dire si situation sociale pousse plus les gens à s’entraider en ce moment particulièrement. Pour moi c’est surtout le contexte breton et son tissu de solidarité qui jouent !

En tout cas vous avez mis en place une liste d’action d’entraide impressionnante. Vous aviez déjà l’habitude de vous organiser ensemble ou il a fallu tout inventer ?

J’ai initié ça dans la continuité temporelle de la campagne municipale, où je participais dans le cadre d’une liste citoyenne. J’ai maintenu mon niveau d’investissement en le transférant vers l’entraide collective. J’avais des habitudes d’organisation et d’outils, et un premier noyau de personnes avec qui travailler. Ça a été d’abord des amis, des gens de ma liste puis de l’autre liste située à gauche, et des membres d’association diverses, mais aussi rapidement des gens moins habitués à tout ça.
J’ai fait un boulot de coordination dans les premiers temps, mais les gens ont pu s’autonomiser facilement au bout de deux semaines, sans que je sois référent de tout. C’est le moment qui fait plaisir dans les initiatives auto-organisées, quand on voit que ça se met à rouler sans qu’une seule personne soit au coeur de tout !Aujourd’hui j’anime les réunions et j’accueille les nouvelles personnes pour qu’elles arrivent à s’impliquer facilement, à utiliser les outils et à s’autonomiser pour prendre des initiatives. Donc je reste très présent : les gens ont tendance à venir spontanément vers moi pour toute requête ou idée (par habitude ?) mais ce n’est pas mon rôle de valider ou bloquer les initiatives, je ne le veux pas. Il y a des référents sur chaque sujet (donc 8/10 référents), vers qui je redirige les demandes et infos rapidement. Force est de constater que, même sans chef, on peut avancer rapidement.Nos principaux outils sont Framateam et Framalist. S’organiser à distance implique beaucoup d’informatique, et ça n’est pas évident pour tout le monde. Il faut bien choisir des outils simples, pas trop nombreux. Tous les lundis on a aussi une réunion en visioconférence qui dure environ 2h. Il y a 12/15 personnes à chaque fois. On débat des différents sujets et actions du moment et on se dispatche les tâches.

Tu m’as dit hier être en contact avec des gens de Brest-Recouvrance, avec qui on a discuté aussi. Ça aide d’avoir ce genre de lien entre groupes, pour se poser les bonnes questions, trouver des solutions aux problèmes ?

C’est utile de tisser des liens, oui, surtout pour penser la suite, penser des changements dans nos manières de vivre et de nous organiser. Mais ça prend du temps, et sur le moment ça ne paraît pas prioritaire parce qu’on a le nez dans le local. Il faut prendre le temps de rencontrer les gens, échanger…Au début j’avais aussi été contacté par les gens des Monts d’Arrée qui avaient du mal à se mettre en place : on a échangé un peu nos idées par téléphone. On voulait aussi se mettre en lien sur la question des livres parce qu’ils avaient des idées, et une bibliothécaire dans leur groupe. Là-bas ils sont habitués à devoir beaucoup prendre la voiture pour toute activité sociale ou solidaire, donc le confinement a pas mal cassé leurs dynamiques. Je ne sais pas où ça en est, il faudrait prendre de leurs nouvelles !

Un autre groupe nous a parlé d’un enjeu de fédéralisme entre tous ces groupes locaux (ceux créés pendant la pandémie aussi bien que ceux qui les précèdent et ceux viendront après). Il faudrait passer de leur juxtaposition à des bribes de fédération, pour commencer à construire un autre monde. Cette idée te parle ?

Ça me parle, mais nous on n’est pas encore là-dedans, clairement. Il faut pas oublier aussi qu’on est encore en période d’élections municipales : pour une petite ville, c’est un événement important. Dans le groupe d’entraide il y a des gens venant de listes différents : là on travaille très bien ensemble, mais on va pas se précipiter pour mettre des mots politiques sur ce qu’on fait, car tout le monde n’a pas les mêmes. Ça viendra peut-être dans un second temps. D’abord on fait les choses, et ensuite on portera un regard critique sur notre action.Il faut laisser le temps de la réflexion, et ne surtout pas brûler les étapes, ne pas faire de forcing idéologique. Libre à chacun de penser ce qu’il veut mais on peut toujours planter des graines, qui prendront… ou pas.

Quel rôle peut avoir un réseau comme covid-entraide dans le lien entre les groupes locaux ?

Il y a plusieurs choses. D’abord, ce que vous faites en ce moment (repérer des initiatives, faire des entretiens…) ça peut donner l’inspiration pour d’autres groupes. Et ça, il n’y a qu’un réseau national qui puisse le faire.

Ensuite, ça peut servir aussi au niveau politique. Tout ce qui est rassemblé comme témoignages peut servir après. Et sur des questions logistiques, concrètes, ça peut servir aussi d’avoir un groupe national, qui ait une plus grande force de frappe politique. Si par exemple on veut faire pression sur telle ou telle entreprise pour qu’elle se mette au service de la production de visières ou de masques, c’est important d’avoir un réseau fort.

Comment tu sens les temps qui viennent, à Morlaix et au-delà ?

À court ou moyen terme il va arriver de la pluie : ça, ça marche toujours à Morlaix ! Pour le reste c’est dur à dire. On a un point de vue biaisé quand on s’organise, parce qu’on voit surtout les infos émanant d’autres gens qui s’organisent. On a comme ça l’impression qu’il se passe quelque chose d’énorme, alors qu’en réalité il faut peut-être pas être si optimiste.
Personnellement, je pense que d’une manière ou d’une autre ça va revenir comme avant. L’heure va être aux retrouvailles, puis le quotidien et ses problèmes vont revenir au galop. Mais cette épidémie et les liens tissés vont rester dans les consciences, comme les Gilets Jaunes ou les lois travail sont restées. De crise en crise, ça laisse des traces de plus en plus fortes. Dommage qu’il faille toujours une crise pour bousculer un peu le quotidien des gens…