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Des récups solidaires à Ivry-Vitry

Dans le réseau des squats de la banlieue sud-parisienne, comme à plein d’autres endroits, on n’a pas attendu le covid-19 pour s’organiser et répondre en commun aux nécessités de la vie. Cornelius, habitant de Vitry, nous raconte comment leurs habitudes de ravitaillement collectif ont été prolongées et mises au service, 5 fois par semaines, des gens laissés sur le carreaux par le confinement.

On se parle après une première partie de journée bien remplie pour toi, faite de récup de nourriture et de distribution. Tu me racontes un peu ?

On est allés avec deux camarades de mon lieu d’habitation à Rungis pour récupérer des vivres. C’est quelque chose qu’on a l’habitude de faire : une fois sur place, on demande à des distributeurs avec qui on a l’habitude de traiter s’ils ont des pertes qu’ils accepteraient de donner à des associations. On organise ça conjointement avec mon collectif de vie et avec d’autres collectifs qu’on connaît depuis assez longtemps.Aujourd’hui ça n’était pas terrible : on n’a pas pu récupérer grand-chose. On était partis avec deux camions et on a à peine pu en remplir un ! Beaucoup d’associations étaient également sur place, et certaines sont venues plus tôt que nous.

Deux camions ! Ca paraît énorme : vous arrivez à les remplir d’habitude ?

Depuis la semaine dernière ça se tarit un peu. Mais avant oui : certains distributeurs avaient vraiment beaucoup à jeter. Maintenant, ils commencent à adapter leurs commandes au confinement, donc il y a moins de choses, ça redevient des recups « normales ». Mais au départ, c’est eux qui nous ont conseillé deux camions, et ça valait le coup ! On ramenait par exemple plein de roquette, salades, avocats, pastèques etc.

Et la suite de la journée, après la récup ?

On répartit la nourriture entre différents collectifs et assos. On essaie de partager avec les gens qu’on connaît, quand on est sûrs que ça va être bien utilisé. Donc après la récup, on est allé voir l’asso Solidaritess (tess comme cité !) qui est basée à Ivry. Il y avait les bénévoles de l’asso qui nous ont accueillis : on commence à se connaître un peu donc c’est un moment sympa. Il y avait des journalistes du Val de Marne qui prenaient des photo et interrogeaient un responsable de l’asso. On a d’abord aidé les Restos du coeur à décharger, puis on vidé notre propre camion. Tant qu’on était là, on en a profité pour aider à décharger un frigo offert par un bénévole à l’association. Voilà pour le résumé de la journée, 7h-12h !

Tout ça, ce sont des choses que vous aviez déjà l’habitude de faire. Le confinement vous a obligé à étendre ce fonctionnement pour aider à nourrir des gens laissés sur le carreau ?

Oui, on faisait déjà deux récups par semaine pour Ivry-Vitry, partagées entre plusieurs collectifs. Une était essentiellement destinée à une association, La Pagaille, qui fait qui fait des cantines à prix libre et distribue des paniers alimentaire. La seconde servait à alimenter trois ou quatre lieux de vie. Maintenant, depuis le début du confinement, on est passés à la vitesse supérieure : on a obtenu des laisser-passer de la mairie pour y aller avec 3 collectifs (2 squats et une coloc), au total 5 fois par semaine.C’était nécessaire, on a entendu que beaucoup de gens étaient en galère parce qu’il y avait moins de permanences des Restos du coeur et du Secours populaire. De notre côté, on avait des contacts avec l’association Solidaritess qui fait des distributions mais a besoin d’être approvisionnée. Et bien sûr, on continue de garder une partie pour nos lieux de vie. Il y a aussi des familles qui sont dans des squats avec qui on a pu partager pour la première fois : cette situation d’urgence nous a poussé à nous mettre en lien avec elles !Par contre, on fait moins la fine bouche : avant on récupérait que du bio, maintenant on cherche de la nourriture avant tout.

Comment vous vous organisez entre collectifs, sans habiter tous ensemble ?

On a l’habitude de fonctionner ensemble, donc ça facilite. On est déjà en contact et on se met d’accord par téléphone. Ensuite il y a quelques aller-retour logistiques, pour récupérer par exemple la carte d’acheteurs qui permet de passer au péage de Rungis. Au début on avait qu’une carte donc on devait aller d’un lieu à l’autre pour la récupérer ! Maintenant on a deux cartes, c’est plus facile. Même chose pour les laisser-passer que nous donne la mairie d’Ivry et qu’il faut aller chercher, car ils sont renouvelés chaque semaine. Mais à part ça, ça n’est pas trop lourd comme orga logistique, parce qu’on a déjà l’habitude et les outils.

Tu sais à combien de personnes distribue Solidaritess ?

Bonne question, je ne sais pas exactement. Eux font 3 permanences par semaines, et il y a un panier par semaine et par famille : vu tout ce qu’on ramène, je pense qu’il y a beaucoup de monde. J’ai vu des queues assez longues devant leur local. Je dirais 150 / 300 personnes, mais c’est à confirmer…

Ces récups vous donnent l’occasion de voir un peu de monde : les travailleurs de Rungis, les militants associatifs… Qu’est-ce que vous apprenez sur la façon dont les gens vivent la situation ?

On a eu quelques échanges avec des vendeurs. Un gars qui bosse à la halle aux fromages nous racontait par exemple qu’un travailleur avait exercé son droit de retrait, donc ils étaient moins nombreux pour le taff. Ces deux dernières semaines on a l’impression d’une reprise de l’activité, il y a beaucoup plus de camions à Rungis. Dans la halle aux fromages, on dirait qu’il n’y a pas de confinement : ça bouillonne de monde le matin ! Avec les gens de Solitari’tess par contre on n’a pas souvent le temps d’échanger, mais sur la durée on apprend à se connaître. Aujourd’hui on a pu parler un peu plus, du flicage policier, de la situation économique, des risques de voir la mise en place de mesure anti-sociale pour « redresser l’économie ». C’est des choses sur lesquelles on doit être très vigilants et c’est bien de pouvoir en parler.

Il y a des difficultés particulières que vous rencontrez ? Des choses plus galères que prévu ?

Ca roule bien. Juste une fois on s’est retrouvé avec tellement de nourriture qu’on n’arrivait pas à écouler. On a dû mettre des cagettes devant chez nous pour que les gens se servent. Ça a marché un peu, mais pas tant que ça : de base les gens hésitent à prendre des trucs dans la rue,  et en ce moment y a forcément beaucoup moins de monde dehors ! Donc on a dû mettre au compost… Mais bon, tellement de choses finissent à la poubelle dans cette société, on fait le max pour pas jeter mais c’est inévitable.Après on a des discussions internes autour des gestes barrières : comme on habite dans des lieux collectifs, il ne s’agit pas qu’on contamine tout le monde en faisant les recups ! Du coup on a mis en place un protocole sanitaire : on a des gants et des masques là-bas, et en rentrant on change de fringues, on prend une douche, on laisse les cagettes en quarantaine un moment.

Le milieu militant est parfois un peu divisé en ce moment. D’un côté on voit dans l’entraide une valeur fondamentale, mais de l’autre on ne veut pas faire de la charité, c’est-à-dire travailler bénévolement pour pallier aux manques de l’État, et risquer de stigmatiser les gens qu’on aide. C’est dur de se situer par rapport à ça ?

C’est pas toujours facile. Parfois on est un frustrés, politiquement parlant. On a surtout un rôle logistique avec les récups et les distribes : en ce  moment vu le contexte on n’est pas en contact avec les gens qu’on aide, donc c’est dur de construire les liens durables qu’on aimerait.Heureusement, c’est quelque chose qu’on fait plus sur le long terme par d’autres assos ou collectifs  comme La Pagaille, le PUG (production de legumes pour les luttes sociales) ou Chaud Bouillon (une cantine de ravitaillement des luttes). Des choses se sont construites dans la durée, et tout ça permet de se reconnaître et de se retrouver le moment venu. Par exemple, à l’occupation de l’incinérateur d’Ivry pendant la grève des retraites, on a constaté qu’on était déjà plein à se connaître, via tous ces réseaux qu’on avait tissés. Aujourd’hui encore on s ‘est aperçu qu’un des vendeurs de Rungis connaissait déjà La Pagaille et proposait même de livrer directement des invendus à Ivry, où il habite, et qu’une autre personne, membre de Solidaritess,  avait un super souvenir d’une grosse soupe qu’on avait cuisinée pour l’arrivée d’ une marche aux flambeaux à Ivry contre la réforme des retraites. On se rend compte comme ça qu’on a des liens qui préexistent !Les cantines, les récups, les distributions, ça permet aussi des liens politiques mais ça prend du temps. Ça peut passer pour de la charité, mais en réalité des contacts se nouent, et sur le long terme ça se retrouve dans des luttes futures !Dans les circonstances actuelles il nous manque peut-être un aspect plus contestataire, offensif. Mais c’est des choses qu’on retrouve à d’autres moments, par exemple récemment dans le soutien aux travailleurs sans papier de Chronopost à Alfortville : il y a eu une grosse mobilisation et beaucoup de régularisation ont été obtenues !

Les squats n’ont pas toujours bonne presse, or là on voit bien que les outils déjà en place et les habitudes d’agir collectif vous ont permis de mettre en place une solidarité rapide et efficace, là où d’autres gens galèrent. C’est important pour toi de mettre ça en avant en terme d’image? Ou bien penser ces enjeux là paraît déplacé dans les circonstances ? 

Parfois à Rungis ou lors de repas de soutien on nous demande qui on est et d’où on vient On n’a pas de ligne directrice pour répondre à ça : certaines personnes se présentent à titre individuel, d’autres à titre associatif (la Pagaille, Chaud  Bouillon), d’autres encore se présentent comme des collectifs de squatteurs, avec un discours plus directement politique. Il peut y avoir un enjeu à ce niveau là, oui : briser certaines barrières mentales, permettre des jonctions. Les squats ont parfois la réputation d’être des lieux très fermés et difficilement accessibles : on essaie de manière générale de se montrer ouverts aux gens du quartier, d’organiser des événements à prix libre etc. Je le vois surtout comme un enjeu d’ouverture, pour permettre des jonctions. Mais ça avec le confinement, c’est quelque chose qu’on peut plus trop faire… Alors on se pose la question autrement : qu’est-ce qu’on peut apporter à l’extérieur ?

Qu’est-ce que tu imagines toi, pour la suite ? Et qu’est-ce que tu espères ? Est-ce qu’on va revenir à la normale ? Est-ce qu’on doit revenir à la normale ?

Il y a des choses à garder. Les Brigades de solidarité populaire me paraissent par exemple être une initiative intéressante, comme fédération de réseau qui a un sens politique offensif. J’espère que ce ne sera pas qu’un feu de paille, et que ça va tenir dans la durée, rassembler des gens, et permettre de sortir de l’entre-soi militant. C’est quelque chose qui nous tient à cœur à nous aussi : on  essaie de pas renouveler des erreurs qu’on a pu faire, de mettre à distance un certain purisme militant, de prendre soin de l’inclusivité.Pour la suite, on a de quoi avoir peur : l’augmentation de la surveillance généralisée, la reprise de la croissance forcenée qui muselle beaucoup de personnes, le risque de maintien de l’interdiction des rassemblement qui va peser sur les luttes… Il va falloir être très vigilant dans les mois qui viennent. On a envie que les liens créés avant et pendant le confinement perdurent et s’intensifient, et permettent d’ouvrir plein de possibles. Il faut préparer les luttes à venir face à la contre-attaque libérale en train de se mettre en place. Sortir du paradigme des quelques privilégiés qui gèrent le bifteck !


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Entraide et lien social dans un quartier populaire de Brest

Dans le quartier populaire de Recouvrance à Brest, des membres de plusieurs associations se sont regroupés pour former un groupe d’entraide. Quelque part entre poursuite de leurs activités habituelles, déjà tournées vers la solidarité et le lien social, et rupture des pratiques liée au confinement, Victor et Ingrid ont bien voulu faire le point avec Covid-Entraide.

[VERSION COURTE POUR DIFFUSION ICI]

Votre groupe d’entraide ne sort pas de nulle part, il y avait déjà des associations de quartiers qui se sont mobilisées autour de cette situation nouvelle de confinement. Vous pouvez nous raconter comment ça a commencé ?

Victor : Ingrid et moi, on fait partie d’une même association de quartier : Coucou Recou’. On a vu des groupes d’entraide émerger, et on a commencé à se demander quoi faire dans notre quartier. On voyait que des situations de précarité et d’isolement étaient renforcées par la crise ; la fermeture d’Entraide et Amitié, l’accueil du jour / point d’aide alimentaire nous a aussi inquiétés. Il fallait agir. Par le biais de notre asso, on avait déjà des contacts de personnes dont on supposait qu’elles avaient besoin d’aide, alors on a passé des coups de fils pour avoir de leurs nouvelles. Il y a comme ça eu tout de suite une personne pour qui on a pu faire les courses, retirer de l’argent. Ça a commencé par ce genre de coups de mains très informels ! Plus tard, on a aussi par exemple rencontré une personne âgée qui se déplaçait difficilement pour aller faire ses courses alors que d’habitude elle a une aide à domicile mais celle-ci ne venait plus ! On sentait un besoin croissant d’entraide, qui nous a poussé à nous organiser au-delà de l’informel, en nous appuyant sur la dynamique de Coucou Recou’, l’expérience d’Entraide et Amitié et des dynamiques individuelles qui étaient déjà en place.

Ingrid : Notre association agit déjà dans le quartier pour le lien social. On était déjà sensibilisés au fait qu’à l’échelle d’un quartier il y a besoin qu’il se passe des choses pour que les gens ne soient pas isolés, covid ou pas. On était déjà là-dessus depuis deux ans au moins ! On a été très frustrés quand il y a eu cette annonce de confinement parce qu’on savait qu’il y a des gens qui viennent d’habitude vers nous, ou vers l’asso d’aide alimentaire, et qui ne pouvaient plus à cause de la situation. Il y avait des personnes dont on connaissait déjà les besoins, en terme de vivre ensemble, de vivre-mieux, et il fallait trouver de nouvelles façons de les aider.Moi je suis commerçante, j’ai un salon de coiffure. Dans mon métier, je fréquente des personnes qui sont parfois dans des situations pas facile, de maladie par exemple. J’avais déjà commencé à appeler des clients pour savoir comment ça allait. Créer un groupe d’entraide a permis d’élargir cette dynamique.

Concrètement comment ça se passe, ce groupe d’entraide ?

Victor : Pour élargir, on a commencé par créer un groupe FB et une page internet pour regrouper les infos sur ce qui existait dans le quartier. On a créé des outils pour les gens, par exemple des affichettes à coller dans les immeubles, des listes de commerce qui restent ouvert. Via le groupe FB de nouvelles idées ont émergé, qu’on n’avait pas prévu au départ, notamment les achats groupés.On a également fait pas mal d’affichage dans le quartier : portes d’immeubles, commerces… Des bénévoles de l’association d’aide alimentaire, dont le local avait dû fermer, ont fait le tour des personnes qu’ils avaient l’habitude d’aider, pour mieux identifier les besoins.C’est un peu déstabilisant comme situation : on était habitué à un mode d’action avec un local ouvert, du porte-à-porte, des tournées, des rencontres… Là on est privés de tout ça, on doit s’organiser sans. Il y a un peu de frustration, et un parfois un sentiment d’impuissance. On est conscients de la fracture numérique, et on sait qu’il y a des limites à s’organiser en ligne.Autre exemple d’action: une commerçante du quartier, qui fait de la couture, s’est vite engagée dans la fabrication de masques, qu’elle distribuait autour d’elle. Elle a fait connaître son action par le groupe facebook et ça a pris de l’ampleur. Elle a commencé à en distribuer par exemple aux les caissiers et caissières des supermarchés, et elle s’est trouvée vite dépassée par les commandes. Le groupe d’entraide a permis de chercher d’autres gens pour l’aider. Il reste difficile d’organiser la distribution de masques aux endroits où il y en a besoin, car on est confinés. On essaie de passer par la mairie de Brest pour organiser des points de collecte, mais la mairie n’a pas forcément la possibilité de gérer ça. Ça va peut-être évoluer bientôt.Globalement, on a de bonnes relations avec certains services de la Ville et de la Métropole (Développement Social Urbain, Proximité,…) qui nous soutiennent via de la mise en relation, du relais d’informations sur notre initiative, des impressions de flyers,… 

Vous avez l’air de vous appuyer beaucoup sur une dynamique et des solidarité de quartier préexistante. Vous pouvez nous en dire plus sur Recouvrance ? C’est quel type de quartier, avec quelle mixité ?

Ingrid : C’est un quartier dit populaire, et très déserté par les commerces. Il y a un sentiment d’abandon de la part des habitants. Pourtant il y a un potentiel intéressant ! Quand je disais qu’avec notre association on essayait de créer du lien, c’est parce qu’on avait peur que les gens se renferment un peu sur eux mêmes à cause de ce sentiment d’abandon. On a créé des occasions de se rencontrer et de se reconnaître dans le quartier, autour d’un même ressenti, on a tous besoin de moments de solitude mais aussi des moments de partage en dehors de son foyer, en dehors de son activité pro. Ce que l’on a pas abordé c’est les valeurs partagées par les membres de Coucou Recou’, par membres je veux dire, les membres du collège, les adhérents  qui sont d’ailleurs acteurs de l’association comme ils le souhaitent : animation d’ateliers,  aide dans les temps forts etc…Nos valeurs sont la base de notre socle d’action c’est à dire l’accès aux animations, ateliers, au lieu etc sur un principe de gratuité ou libre et conscient, pas de hiérarchie (tout le monde est à égalité et sera considéré comme l’égal de l’autre peu importe d’où il vient, inexistance de hiérarchie sociale), pas de jugement quel qu’il soit, origine, religieux etc…C’est sûr qu’il y a des noyaux durs qui sont souvent de toutes les parties mais ça rassure ceux qui encore timides viennent s’engager chaque fois un peu plus.

Victor : C’est un quartier qui a été très vivant : quartier de marins et de fête, et aussi quartier de prostitution. Il n’a pas forcément une bonne image. Beaucoup d’activités économiques se sont arrêté dans les dernières années. Maintenant c’est un quartier assez pauvre, avec aussi des problèmes d’addiction, un fort taux de rsa, beaucoup de marqueurs dans le rouge !Il y a une grosse situation d’isolement, on essaie d’y répondre par l’asso : en créant du lien social, en organisant des fêtes, en faisant de l’éducation populaire. Il y a aussi des actions d’aide administrative, alimentaire, financière menées par d’autres association. Il se passe beaucoup de choses et il y a une grosse complémentarité d’action. Le groupe d’entraide essaye de réunir un peu tous ces gens, de s’inscrire dans cette dynamique : l’asso d’aide alimentaire, l’asso Coucou Recou’, des gens proches de la mairie… Beaucoup de moyens publics sont mis actuellement à la rénovation de l’habitat.

C’est une bonne nouvelle ces moyens publics mis dans la rénovation du quartier ?

Victor : C’est sûr qu’il y en a besoin, il y a beaucoup d’habitats insalubres et un peu à l’abandon. Mais la question est toujours la même : à qui ça profite ? Est-ce qu’on va rénover pour répondre aux besoins des gens qui sont là, ou pour attirer une nouvelle population plus aisée ? C’est quelque chose dont on parle souvent entre nous, mais on est un peu isolés sur ces questions de gentrification. Quand on en parle on nous prend un peu pour des conspirationnistes…

Ingrid : … ou pour des utopistes ! En tout cas, c’est un quartier très vieux, qui a des bâtiments historiques, qui garde des traces du passé de Brest. Et il est convoité. On est très vigilants à ce qu’il n’y ait pas d’appropriation de ce quartier par des gens qui veulent en tirer profit. On a peur que les nouvelles personnes qui arrivent balayent un peu la population plus pauvre. Mais d’un autre côté, c’est un quartier vivant, il y a beaucoup de jeunes, qui ne veulent pas vivre dans un quartier de consommation marchande, alors moi je suis quand même un peu rassurée pour l’avenir !

Victor : Je suis moins optimiste ! Mais pour avoir une vision réaliste du phénomène et pour agir là-dessus, ça demanderait aussi des enquêtes, avoir des données sur l’état de l’immobilier etc. Peut-être qu’un jour on s’y mettra…

          Vous nous aviez parlé d’une rue particulièrement animée le soir à 20h, lors des applaudissements aux soignant.es, avec des cris, de la musique, et aussi pas mal de banderoles aux fenêtres. Que disent ces banderoles ? On peut avoir un florilège ?

Victor : Il y a surtout un immeuble sur lequel il y a pas mal de banderoles, parce que les habitants se connaissent. Et il y en a d’autres plus loin aussi. Ça dit « hôpitaux bravo ! », mais aussi « Gouvernement, rends l’argent : c’est urgent ! » ou encore « Corona, lacrymo : c’est des masques qu’il nous faut ! ».En tout cas ce moment de sortie à 20h devient un petit rituel, où on peut voir des gens, de la vie, des sourires. On se fait régulièrement insulter par un voisin du dessous qui aime pas le bruit, mais sinon les gens sont contents. C’est quelque chose qui fait du bien, même si c’est seulement 5/10 minutes par jour. Ca rompt l’isolement !

Vous évoquiez la difficulté à entrer en contact avec les personnes dans le besoin, notamment en raison de la fracture numérique. Vous avez commencé à trouver des solutions ?

Victor : Effectivement, on a un annuaire de quarante personnes prêtes à rendre service, mais on a du mal à identifier les personnes qui ont besoin d’aide, au-delà des quelques personnes qu’on connaissait déjà avant.Le CCAS [Centre communal d’action sociale] a pris la suite de l’association d’aide alimentaire pour distribuer des repas, mais ses capacités semblent aussi pour l’instant sous-exploitées, car il y a moins de gens qu’avant à venir.Il y a un constat inquiétant : des gens qui d’habitude bénéficiaient d’aide alimentaire ne viennent plus, soit parce qu’ils ne sont pas au courant des nouveaux points de distribution, soit parce qu’ils se disent « dans cette situation, il y a pire que moi, je n’y vais pas ». Il y a risque d’isolement accru.

Ingrid : C’est la même chose à l’hôpital. Une amie qui y travaille me disait que des gens dans des situations de grande précarité qu’ils soignent d’habitude ne viennent plus, par peur de prendre la place de quelqu’un d’autre : des soignants ont peur de les revoir en très mauvais état ensuite. C’est très inquiétant. 

Victor : Le problème se pose aussi de manière très forte pour les réfugié.es. Il y a des gens qui ont des OQTF [obligation de quitter le territoire français], donc même avec l’attestation en poche, ils ne ne sortent pas sereinement, car avec les contrôles c’est risqué. La chasse aux migrants ne s’est pas arrêtée du tout avec le confinement. Donc là aussi, c’est très dur d’entrer en contact et d’aider des gens qu’on ne voit plus trop, parce qu’ils doivent se faire discret.

Ingrid: Mon beau fils est sous le coup d’une OQTF  Résultat il ne sort plus! Ce qui pour nous est flippant, est multiplié par 10 pour lui, eux. Ça déséquilibre le couple encore plus. En fait les réfugiés sont perpétuel confinement même sans COVID, l’ennemi n’est pas le même! Tout aussi sournois est injuste !

D’autres groupes nous disaient qu’il fallait sortir d’une opposition binaire entre les gens qui veulent aider et les gens qui cherchent de l’aide : chercher plutôt ensemble des solutions pour tout le monde. Vous pensez que ça peut être une façon de repenser le problème ?

Victor : Absolument. Dans nos engagements dans le quartier, en général, on essaie d’être dans cette logique d’entraide plutôt que de charité : une personne aidée un jour peut tout à fait être aidante le lendemain. Depuis deux ans on cherche à faire tomber cette barrière. Mais là, dans cette dynamique d’urgence, c’est difficile, on revient un peu à une logique de charité qui n’était pas notre manière première de voir les choses. Je ne sais pas si tu as cette impression, Ingrid ?

Ingrid : Oui on a cette impression. On ne veut pas stigmatiser des gens en les définissant uniquement par leur besoin. Et là, sans le vouloir, on peut être là-dedans, il faut faire très attention.Quand des gens  nous disent au téléphone qu’ils galèrent financièrement et que l’aide de l’État ne suffit pas, il faut être capable de se montrer un peu, de dire que nous aussi on est touchés, de parler de ses propres problèmes. Je n’ai pas envie que mes interlocuteurs pensent que je me sens en supériorité sociale par rapport à eux.Il n’empêche que des gens sont vraiment laissés de côté en ce moment. Comment arrive-t-on à les aborder sans donner l’impression de les stigmatiser ? C’est délicat…

Victor : … oui surtout à distance ! Quand tu arrives à voir quelqu’un en personne, la discussion va faire que, même si la personne n’est pas venue pour demander de l’aide, on va s’apercevoir qu’il y a un coup de main qui peut être donné. Ça vient naturellement. Là la situation impose de formuler vraiment le besoin d’aide comme tel, c’est plus difficile.

Et pour la suite ? Qu’est-ce que vous imaginez ?

Victor : Ce qu’on essaie de construire actuellement peut être utile plus tard, même si on a l’impression par moment que ça sert à rien. Ça va être la merde pendant un moment. Tous les groupes ou les prémices de groupe d’entraide sont bon à prendre, vu les temps qui arrivent et la situation économique et sociale actuelle . C’est important de penser à la suite, car même quand le confinement sera levé ce sera pas rose.

Ingrid : Je suis convaincue que pour vivre mieux, il faut se connaître, se reconnaître. Même quand c’est compliqué, si on sent qu’on n’est pas seul c’est plus simple. J’enfonce une porte ouverte, mais en fait ce sentiment de ne pas être seul, c’est pas facile à créer.Pour le quartier où on vit, quartier qui n’a pas une super réputation, il y a un effet bénéfique. L’entraide fait dépasser les peurs. Les gens vont chercher au plus profond d’eux-mêmes ce dont on a besoin pour vivre. J’espère que ça va rester. Nous avec Coucou Recou’ on fera en sorte de se servir de ce terreau là pour montrer qu’il y a eu de la solidarité et qu’elle va continuer.

Victor : C’est une bataille d’image aussi. En ce moment il y a parfois une tendance à la délation : accuser les gens, dénoncer ceux qui ne respectent pas le confinement. Nous on veut montrer que le confinement c’est surtout l’entraide, pas seulement la délation. C’est aussi ce que vous faites avec le réseau national, montrer d’autres imaginaires.

Ingrid : Oui, c’est comme tout ce qu’on a pu entendre sur les parisiens qui sont venus se confiner en Bretagne… Qu’est-ce que ça peut bien faire ? Si les gens font attention à ne pas répandre le virus, il n’y a pas de problème.  L’important aujourd’hui, c’est comment on fait pour que tout se passe bien, pour nous, pour les voisins, pour les commerçants de proximité. C’est cette solidarité là qu’on veut montrer, c’est plus fort que la méfiance, l’égoïsme et la délation !

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Rencontre avec le syndicat de la montagne limousine

Ce zoom est le premier et l’introduction d’une série à venir sur un territoire particulièrement actif dans le Limousin. A bien des égards, cette initiative très complète, transversale et inspirante d’un réseau à l’échelle d’un territoire nous a rappelé les formes d’entraide et de solidarité ainsi que les outils d’auto-organisation soutenus par le réseau #COVIDENTRAIDE. C’est pourquoi nous avons décidé d’un commun accord de réaliser une série entretiens sur les différentes facettes de ce syndicat de la Montagne Limousine

Depuis 2015, sur le Plateau de Millevaches, a lieu en septembre la fête de la montagne limousine : « Une manifestation qui vise à rassembler le plus grand nombre possible d’acteurs du territoire autour des grands enjeux du moment« . De cette fête est né l’an dernier un syndicat de territoire autonome qui fédère les nombreuses formes d’entraide, d’alternatives solidaires et d’outils d’auto-organisation déjà existants sur ce territoire situé aux confins de la Creuse, de la Corrèze et de la Haute-Vienne. Sur la brochure d’invitation à l’assemblée générale de création du syndicat en novembre dernier, on lit ceci :

« Un syndicat pour se regrouper sur le territoire que nous habitons et défendre nos intérêts communs. Une force collective qui soit plus que la somme des parties qui le constituent, et qui puisse s’opposer aux puissances qui façonnent sur notre dos l’avenir du territoire, les banques, les administrations diverses, les lobbies économiques locaux, régionaux, internationaux… ».

On lit également 6 perspectives principales :

– Relocaliser l’usage des ressources du territoire
– Permettre l’accès à la terre et au logement
– Défendre les infrastructures existantes et se doter des moyens et des services dont ce territoire a besoin
– S’organiser face aux violences du système, de l’économie et à l’arbitraire administratif
– Mettre en place un droit d’asile local
– Mettre un terme à notre échelle à la destruction du vivant

Concrètement, des groupes de travail s’organisent pour donner corps à ces perspectives : un groupe se bat pour garder la gestion de l’eau au niveau communal, d’autres font de l’entraide psychologique ou du lien entre les paysans, réfléchissent à la gestion forestière, proposent des outils pour récupérer les biens vacants, soutiennent les exilés, organisent des temps d’entraide juridique et administrative.

Avec le confinement, le syndicat a créé un groupe d’entraide interlocal « pour faire face aux différents aspects induits par le confinement et l’épidémie de coronavirus sur la Montagne Limousine (Plateau de Millevaches). » On avait envie d’en savoir plus alors on les a contacté et Michel, qui fait partie de la coordination du syndicat, a eu la gentillesse de répondre à nos questions.

Pour commencer, peux tu nous raconter un peu l’histoire et le contexte de création de ce syndicat sur le Plateau de Millevaches ?

Il y a toujours eu une dynamique associative et/ou d’habitants assez forte sur ce territoire. Dans les années 1980 des « Fêtes du Plateau » annuelles réunissaient déjà de nombreuses personnes et le tissu associatif était très développé. Dans les années 2000, une association issue de ces dynamiques locales qui s’appelait « de fils en réseaux » a même été créée. Son objet était de faire de l’accueil pour les nouveaux habitants, de la mise en relation et du lien entre les alternatives existantes dans la région. Le Plateau de Millevaches est une zone peu peuplée, mais depuis quelques années elle attire pas mal de monde qui cherche à s’installer pour changer de vie et construire quelque chose de pérenne loin des villes. L’association allait donc à la rencontre de celleux qui s’installaient pour rendre leur arrivée plus facile et leur permettre d’assez vite se relier avec les initiatives et personnes actives sur le territoire.

Juste avant les élections municipales de 2014, il y avait eu une réunion organisée autour d’un maire normand (commune du Chefresne) qui était venu ici pour nous raconter comment il avait fonctionné pendant deux mandats avec un comité de village qui réunissait qui le voulait de la commune autour d’une assemblée. Les orientations de la municipalité se prenaient là. Pour nous c’était l’occasion de lancer une réflexion dans la région sur le sujet. Suite à ça un groupe d’une centaine de personnes a délégué à une vingtaine d’entre eux le soin de mettre par écrit des « Propositions pour une plateforme de la Montagne limousine ». Ça recoupait déjà pas mal les six points du syndicat qui formalisent les choses aujourd’hui tandis que la plateforme était plutôt le partage d’une vision : notamment on essayait dans ce texte de dire que la richesse de notre territoire pour nous, avant
même la forêt et l’eau, c’était un certain nombre d’initiatives de solidarité et de structures collectives qui étaient reliées entre elles : « La richesse de ce territoire réside moins dans des entités, entreprises, lieux, associations, événements collectifs que dans ce qui se tisse entre tout cela, au travers de tout cela. C’est le soin que nous apportons à toute cette vie, parce que nous veillons à ce qu’elle y prospère, qui fait et fera la véritable “attractivité“ de la Montagne limousine. » C’est par ce maillage là que le territoire avait quelque chose d’exceptionnel pour nous. Et c’est sur ce réseau de relations que la fête de la montagne limousine puis le syndicat se sont construit ces dernières années.

Alors du coup comment ça fonctionne ce syndicat ?

Ce n’est pas une association ou une structure à laquelle on adhère. Les gens qui se reconnaissent dans le texte d’invitation au syndicat sont le syndicat. Quand on se réunit pour travailler sur le syndicat nous sommes le syndicat. Il y a un groupe de coordination constitué par des personnes volontaires qui se sont proposées (et ont été acceptées en assemblée). La coordination ne prend pas de décisions, elle est un outil de réalisation des choses qu’on veut faire. Par exemple le groupe de coordination a mis en place la lettre d’information régulière ou a été à la rencontre du groupe mille soins, un réseau de professionnels de la santé sur le territoire.

Comment est ce que vous avez réagit au confinement ?

Les moments officiels de rencontres ont lieu à trois reprises dans l’année. Une première a eu lieu en janvier avant le confinement, la prochaine est prévue au mois de Juillet pour un camp d’été élargi aux luttes en cours sur le territoire, on espère qu’on aura le droit de se réunir d’ici là. Les groupes de travail qui se réunissent continuent leurs réunions de manière plus soutenue que d’habitude mais par téléphone. Le groupe d’entraide administrative qui organise des permanences bimensuelles (en tournant dans les communes) a mis en place un système de sollicitation et de réponse par téléphone.

On s’est posé la question de comment s’organiser sur le territoire ici. On a constaté que les bonnes réponses peuvent être à des échelles très différentes. L’entraide type coup de main se gère plutôt à des échelles communales. Beaucoup de communes ont mis en place d’ores et déjà des choses, mais d’autres pas du tout. On a essayé de faire le lien entre les producteurs locaux et les habitant.e.s, ainsi dans un coin du territoire où ça manquait on a référencé sur une affiche qu’on a distribuée le contact des producteurs locaux. A Felletin des gens s’organisent pour faire rouvrir le marché, à Eymoutiers pareil, tout ça le syndicat ne l’organise pas mais ce sont des gens qui se sentent membre du syndicat qui s’y mettent.

On en est encore à se poser des questions sur comment ça va se passer par la suite : on n’a rien fait pour le moment sur la question des contrôles policiers qui en inquiètent plus d’un, mais on pourrait être amené à le faire par exemple. Les choses avancent en fonction des réalités auxquelles on estconfrontées au fur et à mesure. Le syndicat s’occupe de solidarité, d’entraide, de partage… alors la situation dans laquelle nous sommes oblige de laisser voir venir : de manière générale on reste vigilant et on réfléchit à comment faire dans cette période pour faire des choses qui arrangent la situation au mieux.

Comment ça se passerait s’il n’y avait pas le syndicat ?

S’il n’y avait pas le syndicat, on ferait la même chose, sauf que là on a des outils existant (lettre d’information, groupes de travail, affiches…) tout ça donne une dimension supplémentaire. En fait le syndicat, il existait déjà avant de manière informelle, sauf que là on cherche à le formaliser. C’est moins parce qu’il y a syndicat que des choses se font que l’inverse. Le syndicat renforce l’existant. Les choses sont ainsi mieux repérées et un certain nombre d’interlocuteurs et de partenaires comprennent qu’on ne fait pas n’importe quoi, qu’on n’est pas isolés, qu’on agit de concert. Par exemple lors d’une présentation du syndicat en février dans le cadre d’une manifestation du coin, un élu pas forcément sympathisant de nos idées était là, mais il ne pouvait pas descendre le syndicat parce qu’un élu peut difficilement s’opposer à ce que nous faisons principalement : du lien et de la solidarité. Le syndicat nous permet d’établir un rapport de force avec un certain nombre de réalités locales. C’est là qu’il a une pertinence. Le fait que le syndicat existe ne change pas grand chose en soit, mais il fait que toutes les choses qui existent déjà sont regardées différemment.

Le syndicat est là pour susciter l’entraide et la solidarité, mais il faut que la mayonnaise prenne, si personne ne s’y met ça n’existera pas : nous n’irons jamais forcer personne.

Pourquoi avoir rejoint le réseau #COVIDENTRAIDE ?

D’abord parce que dans covid-entraide il y a cette démarche qui est la même que la nôtre de participer à un réseau de liens préexistants et à en susciter de nouveaux : on s’entraide, on est solidaires, alors on crée des outils pour que cela soit visible, rejoignable, appropriable. Ensuite parce que nous faisons partie de tous ces gens qui prennent la parole et qui se positionnent actuellement en disant que c’est pas parce qu’on est dans une période exceptionnelle qu’on va gober tout ce que nous sert le gouvernement. Cette démarche nous paraît pertinente au niveau de notre territoire, alors nous avons nous même intérêt à nous relier à ce qui se fait ailleurs et surtout à faire que tous les liens de solidarité qui se créent en ce moment perdurent et ne se perdent pas une fois le
confinement terminé.

Merci, les prochains zooms se feront sur les différents groupe de travail du syndicat, pour voir plus en détail ce qu’il se fait par chez vous !

Quelques liens :
Site de la fête de la Montagne limousine
– Présentation du Syndicat
Les Propositions pour une plateforme de la Montagne limousine
– Il existe une lettre du Syndicat à laquelle on peut s’inscrire en écrivant à : syndicat-montagne@ilico.org

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[ÎLE-DE-FRANCE] LES BRIGADES DE SOLIDARITÉ POPULAIRE !

Entretien avec l’un.e des membres des Brigades de Solidarité Populaire d’Île-de-France.

     Quelle est l’idée de départ de cette initiative ?
Comment cette idée vous est-elle venue ?

 L’idée a pris forme à la suite de discussions et débats entre différentes personnes – militantes ou non – à l’échelle locale et nationale, autour de la nécessité d’intervenir dans la séquence du confinement. Il nous semblait évident que nous n’allions pas attendre « le jour d’après » et qu’il fallait agir dès à présent. D’une part, nous avons remarqué que le confinement serait une mesure à géométrie sociale variable. Nous l’avons tous vu rapidement, notamment avec la différenciation appliquée aux parisiens qui flânaient tranquillement dans les rues de Paris, alors que les violences policières s’intensifiaient dans les quartiers populaires. D’autre part, il était à craindre que pour les personnes en situation de grande précarité, les mesures de confinement ne pourraient qu’entraîner une aggravation de leurs conditions matérielles d’existence. En bref, ce confinement ne pouvait qu’accentuer les inégalités sociales, tant dans sa forme que dans ses conséquences. 
 
A cela s’ajoutait un constat commun, celui que le système actuel était le premier responsable de la crise. Il nous fallait dénoncer la responsabilité d’un système économique mondial, qui – du fait des conditions de production agro-alimentaire – a lui-même engendré le monstre qui ravage aujourd’hui son monde,  auquel s’ajoutait l’ingérence quasi-systématique des États entre eux, essayant de s’octroyer la primauté sur tel ou tel stock de masques issus de Chine, ou sur tel et tel traitement issu d’un laboratoire allemand… Ensuite, il y-a le discours d’Emmanuel Macron qui nous a tous frappé. Il tentait d’effectuer un virage à gauche, allant même jusqu’à évoquer la nécessité de nationalisation de certains secteurs, en affirmant qu’il y avait « des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ». Ce même président – comme ses prédécesseurs – s’est attaché à détruire les services publics, les hôpitaux, le code du travail, le système de retraites et l’assurance chômage… Et c’est ce personnage qui tentait de nous faire le coup de la « solidarité », mot que lui et ses ministres nous rabâchent à longueur de journée depuis plus de 20 jours maintenant.

Il nous fallait donc tenter d’affirmer que si la solidarité était nécessaire, celle que nous devions porter était une « solidarité populaire », à l’encontre de celle promue par les libéraux et les républicains. C’est à dire une solidarité qui implique une opposition directe face au système capitaliste et au gouvernement actuel. Il nous fallait trouver un moyen de nous organiser, pour une solidarité concrète envers notre classe, celle qui subira de plein fouet les conséquences sanitaires de la gestion catastrophique des responsables politiques, et contre les tentatives de récupération par ces mêmes responsables. C’est en se tournant vers l’Italie qu’on a vu éclore les premières « brigades » de solidarité populaire, d’abord à Milan, puis dans d’autres villes italiennes, et enfin dans d’autres pays comme l’Espagne, les Etats-Unis, l’Allemagne, etc … Ce projet nous a tout de suite paru cohérent, tant dans sa forme antagonique que dans sa capacité à produire une auto-organisation et des réseaux de solidarité. Il nous a semblé être le meilleur outil pour construire un mouvement à la fois défensif et offensif, irrécupérable et agissant, pour une « auto défense sanitaire ».  

         

Comment l’avez-vous mis en œuvre ?
Avec quels moyens et dans quelle temporalité ?

Les choses sont allées relativement vite. Un réseau a commencé à se constituer à partir des échanges que nous entretenions tous individuellement et collectivement. Cette initiative puise sa force à l’échelle nationale, tout en s’inscrivant dans une dynamique internationale. Des brigades se sont formées à Paris, Lyon, Nantes, Marseille ou encore à Genève, et ailleurs, c’est donc un réseau plus « francophone » que « français ». A Paris, nous avons commencé par cibler les différents secteurs d’interventions et les différentes pratiques que nous pouvions adopter. Nous souhaitions un cadre participatif et ouvert, auto-organisé politiquement et sanitairement. Politiquement car il s’agissait pour nous d’affirmer la nécessité de s’organiser par le bas et en-dehors des structures associatives qui, malgré le travail important qu’elles réalisent, permettent aussi à l’État de maintenir la tête haute. Sanitairement, parce qu’il était essentiel que nous soyons à même de nous former les uns les autres, pour être absolument certains que nos actions seraient sécurisées et que nous ne serions pas vecteurs de transmission du virus.

Par la suite, nous avons récupéré du matériel, créé un protocole sanitaire avec l’aide de soignants, puis lancé un appel à rejoindre les brigades parisiennes sur les réseaux sociaux. Finalement, il s’agissait de coordonner des pratiques de solidarité qui existaient déjà de manière interpersonnelle, dans la perspective d’arriver collectivement (et politiquement) à les orienter dans une direction commune. Très vite, nous avons reçu un nombre de demandes de participation très important, ce qui était assez inattendu. Au vu des retours que nous avions, à la fois au niveau des besoins exprimés et des pratiques possibles, nous avons choisi de nous concentrer dans un premier temps sur trois types d’actions.

 (1) La mise en place de permanences solidaires à destination de travailleurs réquisitionnés et des foyers en lutte des Gilets Noirs, afin de récupérer des denrées alimentaires, des produits de première nécessité et du matériel de protection. Pour cela, il nous a fallu trouver des locaux adaptés à notre protocole sanitaire, du matériel spécifique et une logistique de redistribution.

(2) Une grosse part de l’activité des brigades parisiennes consistent également à récupérer de la nourriture et à préparer des repas à destination des personnes vivant à la rue ou de foyers d’accueil en précarité alimentaire. C’est un travail compliqué, encore une fois tant par la nécessité de s’assurer de l’application collective des règles sanitaire de préparation et de redistribution des plats, que par la logistique qu’implique la nécessité de répondre à tous les besoins qui nous sont exprimés, ainsi que, bien sûr, l’autofinancement et la récupération de la nourriture, car nous ne sommes pas une structure officielle et que nous ne bénéficions d’aucune aide de l’État pour mener à bien notre action.

(3) Enfin, nous avons une équipe de volontaires qui coordonne un projet d’éducation populaire, à travers du soutien scolaire, des cours, des activités, à destination de jeunes isolés et précarisés.

Matériellement, nous sommes auto-organisés sur différents réseaux, qui nous mettent en contact les uns avec les autres, par secteurs d’activités et par secteurs territoriaux, avec des référents qui s’attachent à faire remonter les infos et les besoins. Cela nous permet d’assurer une coordination efficace entre les différentes brigades. Nous tentons aussi d’exprimer un message politique et différents mots d’ordres collectifs comme la grève des loyers, la réquisition des logements vides ou encore la régularisation des sans-papiers, à travers des discussions, la production de textes ou la réalisation de banderoles que nous accrochons dans les villes et à nos fenêtres. Le projet est assez récent, car il a pris forme lors de la deuxième semaine de confinement, mais nous sommes déjà près de 300 brigadistes répartis sur les différents secteurs. Nos pratiques commencent également à évoluer. Nous avons des volontaires qui fabriquent des masques et du matériel de protections à redistribuer, d’autres qui commencent à lancer un projet de livraison de courses pour les personnes isolées et dans l’impossibilité de se déplacer ou bien malades, et encore beaucoup d’autres projets d’actions et d’intervention qui sont en cours de réflexion et de préparation.

         Vous agissez dans quel secteur ?

Pour le moment, concernant les pratiques de redistribution, nous avons quatre grandes brigades, subdivisées en sous-brigades de quartier. Concernant la banlieue, il existe une brigade Banlieue Nord, dans laquelle on retrouve une section Saint Denis, une section Aubervilliers et une section Pantin. Pour la banlieue Est, une brigade Montreuil rattache aussi les villes de Bagnolet et de Fontenay. Il y-a aussi une brigade banlieue Sud, qui s’étend sur plusieurs villes du 94 et qui comporte, comme dans le cas du 93, des sous-groupes par ville.
 
Pour Paris intra-muros, il y avait initialement une brigade Paris Nord-Est et une brigade Paris Sud. Aujourd’hui, la brigade Paris Nord-Est se divise en plusieurs brigades d’arrondissement, le 10eme, le 18eme, le 19eme et le 20eme. La brigade Paris Sud, qui regroupe des brigadistes des 6eme, 13eme, 14eme et 15eme arrondissement, a elle aussi créé des sections par arrondissement afin de faciliter l’organisation pratique. Récemment, une brigade rassemblant le 11ème et le 12ème arrondissement s’est également mise en place. A cela s’ajoute la brigade d’éducation populaire et les différents projets comme la fabrication de masques et de matériel de protection sanitaire. 

        Comment ça se passe pour récolter les produits ?
Est-ce que c’est facile à faire ?

C’est un des points les plus compliqués, dû notamment à notre autonomie et notre auto-financement. Il arrive que des brigadistes investissent de leur propre argent pour assurer la réponse aux besoins que nous rencontrons. Mais dans l’ensemble, nous tachons surtout d’assurer différentes formes de récupération. Il y a tout d’abord les permanences, qui tournent de plus en plus et qui nous permettent, parmi d’autre choses, de récupérer de la nourriture. Certaines brigades organisent aussi des récup dans des marchés, auprès de commerces alimentaires, ou commencent à mettre en place un projet de « panier suspendu » avec certains magasins, en laissant un panier où les gens qui viennent faire leur courses peuvent laisser une partie des produits achetés que nous venons ensuite récupérer. D’autres encore font le tour de leurs voisins, laissent des tracts dans leur hall d’immeuble, pour créer de la solidarité à l’échelle des bâtiments et récupérer des denrées alimentaires et sanitaires. Nous venons de lancer une cagnotte en ligne, car si nous parvenons tant bien que mal à assurer la récupération et la redistribution de nourriture et de produits d’hygiène, il y a des dépenses obligatoires, comme l’essence lors des livraisons, les produits sanitaires assez chers, ou encore le matériel nécessaire à la confection de masques. 


          Comment ça se passe avec les gens ?
Quels rapports vous arrivez à tisser avec elles-eux ?

Ça se fait à plusieurs niveaux, qui sont tous très intéressants. Concernant les « bénéficiaires » de nos actions, il est parfois compliqué d’arriver à tisser des liens, notamment dans une perspective politique, car nous sommes souvent face à des personnes en situation de précarité absolue. Mais il y a des gens avec qui des liens forts se construisent, comme les Gilets Noirs en lutte, qui sont déjà organisés collectivement et politiquement, et qui nous apportent beaucoup, en termes de perspective politique et organisationnelle, que nous ne leur apportons avec nos récup. Il y a des échanges qui se font, des liens qui se tissent aussi avec des personnes dans le besoin qui voient qu’on est avec eux, sur le terrain, et qu’on fait vivre une solidarité différente, là où l’État est absent, là où certaines associations et ONG viennent juste colmater les brèches générées par la gestion étatique, sans considérer ceux et celles à qui elles viennent en aide, qui sont pourtant des sujets politiques, dotés de réflexion et acteurs de résistances. Nous essayons autant que possible de ne pas « aider pour » mais « d’aider avec », ce qui implique de dépasser les notions de « dons » ou de « charité ». Pour cela nous tâchons de nous inspirer du travail mis en place depuis des années par des acteurs politique de la solidarité, comme la « Cantine des Pyrénées », ou comme nous le disions précédemment, de l’expérience de lutte des Gilets Noirs, entre autres.
 
Il y a également le rapport et les liens qui se construisent entre brigadistes. Certains d’entre nous viennent du militantisme, des mouvements sociaux et de différentes luttes, et d’autres viennent d’horizons totalement différents. La ligne et l’approche collective des brigades est pour certains une première expérience de politisation forte, de prise de conscience à laquelle se couple une action pratique et quotidienne. C’est quelque chose d’essentiel pour nous, et de très important. Nous sommes tous fiers de participer à cette expérience et de la construire ensemble, de pouvoir débattre, échanger nos idées, nos critiques, et commencer dès à présent à penser à la suite, à l’après confinement et à la poursuite de nos activités politiques communes. Et si notre solidarité doit se poursuivre et s’inscrire dans la durée, il est clair pour tout le monde que seul un mouvement de grande ampleur, à partir des leçons que nous aurons tiré de cette expérience et des précédentes, pourra réellement faire changer le choses.

       Qu’est ce que ça vous a appris ?
Quels enseignements en avez-vous tiré ? 

Les leçons de ces expériences sont nombreuses et elles le seront encore plus car nous n’en sommes qu’à nos débuts. Nous constatons également qu’elles sont plurielles, et qu’elles dépendent beaucoup des parcours de chacun. Pour des militants plus « traditionnels » c’est souvent une découverte de faire de la politique en dehors des cadres habituels, dans une structure participative et ouverte, loin de l’affinitaire et du caractère groupusculaire de certains groupes. Pour d’autres, c’est, comme nous le disions précédemment, une première expérience novatrice, qui s’appuie à la fois sur une expérience commune et partagée par tous, qui met en avant le caractère inégalitaire de nos sociétés de manière flagrante. Il s’agit également d’un apprentissage nouveau de manières de lutter, d’agir, de se déplacer et de s’organiser. Le confinement entraîne un certain nombre de contraintes, qu’elles soient répressives ou d’un autre ordre, qu’il s’agit de dépasser, de contourner ou d’intégrer dans nos pratiques. A cela s’ajoute la nécessité de respecter des consignes et un cadre sanitaire commun, élaboré collectivement, et sans cesse amélioré par l’expérience de terrain. Il y a des choses qui changent dans nos rapports, des liens forts qui se nouent, sans pour autant que nous puissions ni nous voir, ni nous toucher, parce que le contexte rend cela impossible, mais pourtant nous agissons ensemble dans un objectif commun. 


       Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Les difficultés sont nombreuses, et il y en beaucoup que nous ne parvenons pas à dépasser. Le manque de moyens, de matériels, l’impossibilité de répondre à certaines demandes … Nous sommes aujourd’hui dans une crise profonde. Nous tentons d’agir autant que possible, mais il faudrait des centaines de brigades pour arriver à peser réellement. Beaucoup de travailleurs nous contactent, isolés et non équipés, sans que nous puissions toujours répondre à leur demande. Beaucoup de familles nous appellent pour récupérer des colis alimentaires. Les demandes affluent et les moyens ne suivent pas toujours …  Comme nous agissons localement, nous sommes pour le moment à l’abri de la répression, des contrôles et des amendes pour non-respect des règles du confinement. Mais il est à craindre que notre initiative soit à un moment ou un autre la cible des forces de l’ordre, en raisons de notre approche et du travail politique que nous essayons de mettre en place. 

          Comment rejoindre cette initiative ?
Des conseils à donner aux personnes qui aimeraient lancer ce projet dans une autre ville ?

Pour nous rejoindre, les personnes peuvent nous contacter en envoyant un message sur notre page Facebook ou sur le mail qui correspond aux brigades chaque ville, afin d’être redirigées vers la brigade de leur secteur. Pour les personnes qui ne peuvent se déplacer ou qui souhaitent soutenir les brigadistes sur le terrain, nous avons mis en place une cagnotte en ligne, qui permet de financer notre travail quotidien et d’étendre nos secteurs d’intervention.
 
Avant de lancer ce projet dans une autre ville, il est utile de nous contacter pour être informés sur le projet et son mode de fonctionnement, et avoir accès à tous les documents et conseils qui permettent la mise en place d’une brigade dans le respect des protocoles sanitaires. Nous vous invitons vraiment à rejoindre les brigades de vos villes et, quand il n’y-en a pas, à porter l’initiative de la création d’une brigade locale.        –         

Par quel parcours en êtes-vous arrivé là ?
Qu’est ce qui vous a poussé à rejoindre cette initiative ?

 Je travaille actuellement en tant que surveillant dans un lycée. Le confinement et la fermeture de mon établissement scolaire ont permis de dégager du temps, que j’ai décidé d’investir dans les brigades. En effet, j’ai toujours été en désaccord avec l’action sociale de bon nombre d’associations qui ne font que mettre des pansements superficiels sur les problèmes causés par l’État et le système économique, sans jamais y adosser ni critique ni proposition. Le projet social ET politique des brigades m’a poussé à soutenir cette initiative. D’ailleurs, notre mot d’ordre « d’autodéfense sanitaire » sonne juste. Il renvoie à l’idée que pour se protéger de la pandémie, il faut compter que sur nos propres forces au lieu de croire en celle de l’État, dont la défaillance totale est enfin exposée au grand jour. Depuis une vingtaine d’années, des milliers de lits ont été fermés, des coupes budgétaires ont lieu régulièrement et les services publics sont déstructurés au profit d’une logique de rendement.
 
Il faut aussi rappeler que la défaillance de l’État est encore plus criante sur certains territoires. J’habite en Seine-Saint-Denis, département où la pandémie est la plus virulente et le taux de mortalité est donc le plus haut. Le confinement est vécu différemment selon notre position sociale. Des travailleurs décèdent tous les jours, tels qu’Aïcha, qui travaillait comme caissière et qui est décédée après avoir attrapé le Covid-19 car la direction ne lui avait pas fourni de matériels de protection. Il y a une nécessité à s’auto-organiser pour se défendre face aux différentes formes que revêt la domination, tout en recréant du collectif là où les politiques néolibérales cherchent à nous individualiser, nous isoler et nous faire exister uniquement comme une donnée économique.

          Comment voyez-vous la suite ?

 Bien que l’on puisse avoir du mal à voir la suite, puisqu’on vit au jour le jour, suspendu aux annonces et décisions du gouvernement, il est clair qu’un incroyable réseau de solidarité est en train de se développer. Il ouvre un tas de perspectives. Des dizaines de personnes rejoignent tous les jours les brigades, en adhérant au projet, donc la question de l’après se posera tous ensemble au moment venu. Comme le dit l’appel à la formation de brigades, il y aura une mise en accusation des défaillances de l’État et sa responsabilité dans la casse du service public, ainsi que sa gestion catastrophique et sécuritaire de la crise. J’ai vu une banderole dans mon quartier ou il y avait marqué : « Il faudra rendre des comptes ». Ça me semble vrai. A la fin de la pandémie, ceux qui en ont été les facteurs d’aggravation devront rendre des comptes. Nous continuerons probablement les actions de solidarité mises en place, puisque la crise n’a fait qu’exacerber la misère sociale.

             Une anecdote de terrain ?  

Il y a un type dans les brigades du 20e arrondissement qui a fabriqué avec sa copine plus de 500 masques en une journée. C’est impressionnant tout ce que les gens, le plus souvent issus des milieux populaires, sont prêts à fabriquer sans en avoir forcément les moyens. Toute cette énergie démontre que la solidarité existe bel et bien, que les personnes en grande précarité ne sont invisibles que pour les dominants. La pandémie aura fait naître une réelle solidarité populaire, défiant les logiques néolibérales à l’œuvre !

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Un groupe d’entraide dans la vallée d’Ossau !

Jean-Pierre habite sur la côte Basque. Depuis deux ans il participait à une association de réflexions sur la collapsologie, le mouvement initié par Pablo Servigne pour se préparer à l’effondrement du système actuel. Lorsque ça a commencé à sentir le roussi avec l’annonce  du confinement, il est revenu dans la vallée du Béarn où habitent ses parents pour prendre soin d’eux. Au départ il pensait d’abord organiser individuellement son autonomie matérielle, et puis le 19 mars il a vu la vidéo où Pablo Servigne, dans l’émission l’An01 en direct depuis la cuisine de François Ruffin, annonçait la création du réseau #COVIDENTRAIDE. Il a alors décidé de créer un groupe d’entraide locale dans son village, groupe qui s’est vite agrandi à la vallée toute entière… On s’est appelé pour qu’il partage l’expérience des dix derniers jours. Entretien.

[VERSION COURTE POUR DIFFUSION ICI]

Alors comment tu t’y es pris, pour contacter les gens sans connaître personne ?

J’ai d’abord essayé de trouver des gens sensibles dans le village. Sans utiliser le vocabulaire de la collapsologie pour ne pas effrayer tout le monde. C’est plutôt en parlant d’écologie que le rapprochement a pu se faire.
Comme Telegram me paraît hors d’atteinte de tout le monde ici, le 22 Mars j’ai choisi de créer un groupe Facebook, ce qui n’est pas forcément accessible à toutes et à tous non plus,  mais beaucoup sont présents sur ce réseau. Le groupe proposait un questionnaire, pour savoir d’où les gens venaient dans l’idée de limiter l’accès au groupe aux habitantes et aux habitants du village, mais en réalité ça a rapidement dépassé ce cadre pour s’agrandir à l’échelle de la vallée. 175 personnes participent à ce jour au groupe d’entraide sur Facebook.
Tout ça s’est fait très spontanément, on s’est contacté petit à petit et on est environ cinq personnes motrices pour l’instant. Pour s’organiser entre nous de manière plus opérationnelle on s’appelle directement au téléphone ou par messagerie, et on utilise des documents collaboratifs en ligne. Pas de flyer jusqu’ici, même si je pense que ça peut être très efficace.

Que se passe t-il sur ce groupe ?

Sur le groupe Facebook on relaie des informations sur ce qu’il se passe. J’avais peur qu’il y ait des problèmes avec des gens qui essaient de faire trop de politique mais pour le moment ça se passe très bien, les gens respectent le cadre de la discussion.
Ça a mis un peu de temps à démarrer. On a d’abord fait attention à ce qu’on diffusait, en privilégiant les messages rassurants et amicaux. Par exemple on a d’abord proposé aux gens de partager des photos de chez eux pour sortir de l’aspect anxiogène du confinement. Ça a bien fonctionné, les gens ont participé et l’atmosphère est ainsi restée détendue.
On a ensuite amené la question de l’alimentation et de la résilience, ça a coïncidé avec le jour d’interdiction des marchés. On a donc commencé qà recenser les producteurs et agriculteurs du coin, notamment ceux qui font de la livraison. 

Comment est-ce que vous vous y êtes pris ?

Concrètement on a tout simplement commencé un document texte collaboratif pour y répertorier tous les producteurs. Le document a commencé à être bien repris, tellement que la communauté de communes a relayé l’initiative en refilant le document à toutes les communes de la vallée : épicerie, viande, légumes, fromages… On va ainsi pouvoir diffuser plus largement les informations sur qui produit quoi et où, dès que le document sera finalisé. Il est déjà accessible sur le groupe depuis le début de sa rédaction collaborative.
J’ai l’impression que les gens se réveillent ! Ils et elles se rendent compte qu’en fait il y a des producteurs et des productrices dans tout le pays et qu’il faut les protéger. Tout le monde lance des plateformes pour sauver les agriculteurs et les agricultrices du coin. Plein de gens veulent même lancer leur potager alors qu’ils et elles ne l’avaient jamais fait auparavant ! Du coup on a lancé un groupement d’achat de plants avec un producteur bio local pour que les gens puissent démarrer. Avec des producteurs locaux et un magasin du village on organise même un sorte de drive local !

Que se passe t-il d’autre ?

On a fait des relevés d’informations sur la santé localement : les besoins matériels des hôpitaux ont été relayés et plein de personnes se sont mises à fabriquer des choses nécessaires, notamment des masques.
Et puis on a bossé sur la solidarité avec les personnes vulnérables. Des personnes ont donné leurs coordonnées pour faire du soutien, en lien avec la mairie qui relaie les demandes qu’elle reçoit. Un EHPAD a lancé un appel sur le groupe Facebook en sollicitant les gens de leur envoyer des mots, des dessins de soutien pour les personnes âgées qui se retrouvent isolées de leurs proches. Les gens ont répondu à l’appel et les personnes qui vivent à l’EHPAD sont bien contentes de recevoir des messages et des dessins de l’extérieur.
Sinon on essaye de soutenir les parents d’élèves, par exemple en relayant les plateformes pédagogiques et les personnes qui proposent des cours à distance. Et puis on a organisé un événement Facebook pour faire du dessin, pas mal de gens se sont mobilisés juste pour le plaisir de dessiner et de partager.

Enfin, on vient de lancer deux choses :     

– des petites annonces déposées via un formulaire sur Facebook

– en plus du drive, l’ouverture progressive d’une zone de gratuité pour préparer les soucis économiques de l’après confinement. Des gens pourront déposer des objets, d’autres pourront les récupérer. La mairie nous valide actuellement la mise à disposition d’un hangar pour ça ! Une personne voisine se propose pour ouvrir le local. On est en train de voir pour les mesures sanitaires. On va commencer par le partage de plans et de semis pour que les gens qui le souhaitent, puissent commencer leur potager. On doute un peu sur la légalité de la zone de gratuité pendant le confinement, mais la mairie nous soutient et nous nous renseignons pour ne pas propager l’épidémie ou être dans l’illégalité.

Comment fonctionnent ce drive et cette zone de gratuité ?

Il y a trois choses : 

– Pour les plants on a un formulaire en ligne de commande. On regroupe tout ça automatiquement dans un fichier excel. On envoie ça au producteur de plants et il nous livre la commande groupée. Chaque personne vient retirer sa commande un par un dans le local après passage au gel.

– Pour l’alimentaire des producteurs locaux : chaque personne commande aux producteurs deux fois par semaine via un magasin de produits locaux du village qui a déjà l’autorisation de vendre de l’alimentaire. Le client vient chercher sa commande sans entrer dans le magasin comme dans les drives des supermarché. Il paye d’avance sur le site en ligne du magasin qui paye ensuite les producteurs.

– Enfin pour la partie gratuité encore en phase d’étude : on pense que celui qui veut déposer un « truc » nous le dit, on le centralise dans un document, on communique dessus. Et celui qui veut le récupérer le valide en ligne. Et seulement dans ce cas, on organise le « troc » avec dépôt dans le local pour éviter l’effet brocante ou vide grenier qu’on veut à tout prix éviter.    

Et la suite alors ?

Il y a encore plein de trucs à faire, mais clairement avoir potassé la collapsologie en amont a beaucoup aidé. Au niveau des outils pour se relier on est pas encore au top, mais pour ce qui est d’une direction pour l’entraide au niveau local on voit déjà ce qu’il faut faire. Merci les livres de Pablo Servigne ! Profitez du confinement pour les relire tous !    C’est drôle comme au début il y a eu une forme de concurrence entre le village et le groupe local, car les maires sont un peu débordés, n’ayant jamais réfléchi à l’effondrement. Ils trouvaient ça bizarre et puis finalement au bout de dix jours c’est la communauté de commune qui relaie les actions du groupe ! Il faut faire du lien avec toutes ces personnes là même si elles risquent d’avoir des difficultés avec l’effondrement. Il faut donc échanger avec eux tout en sachant qu’on doit pouvoir continuer à faire différemment sans eux, peut-être un jour.
Je me demande enfin s’il faut parler avec les gens de collapsologie, j’ai très envie de continuer à échanger sur cette analyse de la situation actuelle et à venir, mais c’est vraiment pas facile d’aborder le sujet sans faire peur à tout le monde. En étant dans l’action et les faits du moment je pense que cela suffit pour avancer actuellement.

Que penses-tu de  #COVIDENTRAIDE ?    

C’est super inspirant, j’adore le journal des confiné.e.s où chacun y va de sa plume, également la partie détente qui fait du bien au moral. Les ressources du site sont utiles aussi. Sinon je suis tombé sur les initiatives de circuits court par exemple la charrette qui organise des livraisons pour les producteurs : ma zone n’est pas référencée du coup on va essayer de se mettre dessus. J’ai aussi vu une activité de comptage des oiseaux avec la LPO, je pense que dans son jardin, ça peut être une activité sereine à faire avec ses enfants. Bref on voit plein de trucs utiles qui passent sur les boucles Telegram et si on a une question il y a vite plein de réponses qui arrivent. Merci à vous tous ! Et bonne continuation pour vos actions ! 

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Une épicerie solidaire en BERRY


En Berry, les initiatives de solidarité se multiplient pour aider notamment les personnes les plus fragiles et les personnels de santé. Et entre autres : une épicerie solidaire a été crée par des habitant.e.s de la région, pour aider… les habitant.e.s de la région ! Et ça marche ! Vous voulez en savoir plus ?

[VERSION COURTE POUR DIFFUSION ICI]

Entretien avec Paule, habitante du Berry.


Vous avez lancé, dès le début de l’épidémie, une « épicerie solidaire » dans le village de Morogues, qui achète des produits en gros pour les livrer ensuite au détail à des personnes confinées des communes alentour. Tu peux m’expliquer comment cette initiative d’entraide a débuté ?

On vit dans un endroit où un certain nombre de personnes s’organisent depuis longtemps. La  dernière chose en date c’était un café-restaurant associatif, une sorte de tiers-lieu dont on voudrait faire à la fois une une cantine populaire et un endroit où s’inventent des solutions pour la vie quotidienne : partage de transports, friperie, espace numérique… Un des mots d’ordre commun était de trouver des alternatives au rapport marchand, dans tous les domaines. Ça implique un rapport de coopération, car on ne crée pas des services caritatifs : on se solidarise avec les gens pour trouver des solutions ensemble à des problèmes de la vie quotidienne.La centrale d’achat du restaurant existait donc déjà. Et ça nous faisait chier d’aller à Carrefour pour acheter les choses dont on a besoin : l’idée était que la centrale d’achat nous serve à acheter en commun, car passer par des grossistes est moins cher, et passer par le statut associatif aussi. On se rajoute à nous-mêmes une cotisation qui nous permet d’acheter du matériel collectif d’autoproduction ensuite.Mais l’idée est rapidement venue d’élargir, d’en faire une interface avec les gens hors de l’association et du café. Ca ne suffisait pas de trouver des solutions à nos problèmes entre potes : on voulait ouvrir au public et communiquer sur notre initiative, pour que Carrefour ne soit plus la seule ressource dans les environs.

C’était donc déjà ressenti, avant l’épidémie, comme un besoin dans les environs, à cause du manque de commerce ?

A la campagne, on le voit très vite, le Carrefour est le lieu de sociabilité ! C’est là qu’on croise les gens par hasard, qu’on prend des nouvelles… tous les services sont là-bas. La vie de village est drainée dans la périphérie des petites villes proches. On l’a expérimenté nous-mêmes en habitant là-bas. Ça n’a jamais été directement énoncé comme un problème par les gens, mais par contre, dès qu’on a proposé notre alternative, l’épicerie, beaucoup ont effectivement trouvé que c’était quelque chose qui manquait jusque là.

Le projet existe donc depuis longtemps. L’épidémie de covid a été une sorte d’accélérateur ?

Oui carrément. Mon analyse est la suivante. En temps normal, on devait prendre beaucoup de précautions avant de se lancer dans un projet. Des précautions vis à vis des gens de l’extérieur, pour savoir comment énoncer notre initiative pour qu’elle soit bien reçue, mais aussi des précautions entre nous, car il y a toujours plein de manière de faire les choses, et on ne veut pas en imposer une sans discussion. Donc tant qu’on n’avait pas une espèce d’urgence qui nous oblige à impacter le réel directement, on ne s’est pas senti obligés de concrétiser le projet.Là, avec la pandémie, on n’a pas eu le choix. Il a fallu radicaliser notre extraction du système marchand. Même d’un point de vue sanitaire, c’était nécessaire : aller au supermarché n’était plus safe pour tout le monde ! Ça nous a mis en face de nos responsabilités : si on pensait avoir des idées pour s’approvisionner autrement, c’était le moment ou jamais de le faire, parce que ça allait impacter directement les gens confinés. On avait une sorte de responsabilité qui nous a fait accélérer le processus.

Le café associatif a dû fermer quelques jours avant le confinement, ça n’a pas été trop dur d’avoir l’autorisation de rouvrir pour l’épicerie ?

Avant même le début du confinement, on a réuni les gens qui avaient l’habitude de s’organiser ensemble autour du café, pour décider de comment se positionner. On a décidé dès ce moment là de faire valoir le statut d’épicerie (qui existait déjà mais à ce stade seulement pour les membres de l’asso) pour avoir le droit de rester ouverts.Mais très vite, on s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas prendre la responsabilité de garder vraiment le restaurant en activité, même avec l’autorisation. C’était trop risqué du point de vue sanitaire. Mais il restait nos stocks de bouffe et nos capacités d’approvisionnement. L’ouverture de l’épicerie au public était à la croisée d’un devoir politique urgent, de l’accélération d’un projet préexistant, et d’un besoin personnel.

Beaucoup de gens ont envie de faire des choses, mais ont aussi peur d’aggraver la situation en voulant bien faire, car on ne peut jamais être certain de ne pas être porteur ou porteuse du virus. C’est quelque chose qui vous a effleuré aussi ? Qu’est-ce que vous avez mis en place comme précautions ?

On est assez représentatifs de la population : au sein même de notre groupe, il y a des personnes qui sont plus fragiles que d’autres, et elles sont au centre de notre organisation. La question de la protection s’est donc posée très vite, à la fois pour que le collectif d’organisation puisse prendre soin de ses propres membres, et pour qu’on n’expose pas non plus les gens qu’on allait ravitailler.Quand on a fait notre première réunion, physique, on s’est rendu compte qu’on était très imprudents. La deuxième a eu lieu avec des distances de sécurité. Dès le troisième jour, on est passé à des réus numériques quotidiennes sur jitsi, pour ne prendre aucun risque, et on fonctionne comme ça depuis.Des gens ont été chargés de mettre en place des protocoles sanitaires. Au final, comme l’épicerie est très structurée, avec des rôles fixes, on sait qui fait quoi. Les personnes les plus à risque (celles qui habitent dans des lieux collectifs) travaillent sur le projet à distance, par exemple à l’accueil téléphonique : c’est mon cas. Les autres sont sur les postes avec plus de présence physique (préparation des commandes, livraison). Les gens qui avaient des craintes personnelles ont aussi pu être écoutées et prendre un poste en fonction. On respecte aussi toutes les règles de bases, on se tient à distance des gens qu’on livre, on porte des masques…

Comment est accueillie votre épicerie solidaire ? Ça marche, ça plaît, ça rend service ?

Déjà on a fait en sorte de la rendre accessible. On ne voulait faire un service en ligne, parce qu’il y a beaucoup de vieux dans les environs qui ne se servent pas d’internet, et d’ailleurs les connexions ne sont pas toujours très bonnes à la campagne. Donc les commandes se font par téléphone, et ça marche plutôt bien.Ça crée aussi du lien social et il y en avait besoin. Malgré notre opposition au gouvernement, on ne pouvait pas rentrer dans le jeu de « Macron veut nous empêcher de nous voir, alors recréons du lien social, brisons le confinement et faisons des grosses teufs ! ». Il fallait recréer du lien social… mais à distance ! Le téléphone y participe. Moi je m’occupe du standard, et je peux te dire qu’on sent du soulagement dans la voix des petits vieux et des petites vieilles. C’est pas lié seulement à la peur d’être malade : c’est du soulagement de ne pas être tout seul, de savoir que quelqu’un se préoccupe de leurs existences.

Tu disais tout à l’heure que votre vision de la coopération, c’était de ne pas faire des services caritatifs, mais de s’associer pour trouver des solutions communes à des problèmes communs. Est-ce que ça marche pour l’épicerie ? Des gens s’emparent du processus ?

Sur une trentaine d’appels, j’ai aussi eu deux propositions d’aide. Les autres sont plutôt soit dans la consommation, soit dans le remerciement comme si on était un service public, comme la Poste ou autre ! Mais c’est déjà ça. Notre manière de formaliser au maximum notre fonctionnement est une façon de permettre aux gens de s’impliquer en sachant exactement dans quoi ils s’engagent. On a une fiche de protocole pour chaque poste, donc les gens peuvent venir aider sans être dans le flou. L’objectif reste faire participer les gens et surtout de faire tourner les responsabilités : que des gens puissent s’engager aussi pour décider eux-mêmes, pas seulement pour aider.

Source : https://www.leberry.fr/morogues-18220/actualites/a-morogues-l-epicerie-participative-en-mode-confinement_13772018/

Tu as parlé d’une marge que vous ajoutez au prix pour acheter du matériel pour l’épicerie. Ça ne rend pas les coûts trop élevés ? Il y a des mécanismes de solidarité pour compenser et permettre à tout le monde de se ravitailler quels que soient ses revenus?

Il y a beaucoup de confusion sur cette « cotisation-pirate » comme on l’appelle. En fait c’est très précis : c’est une cotisation qu’on met de côté collectivement à chaque achat mais uniquement sur les tarifs adhérents (pas les tarifs clients extérieurs !), qui restent bien inférieurs aux prix des grandes surfaces, car on achète en gros et avec moins de TVA.Il n’y a donc pas de mécanismes de solidarité pour compenser quoi que ce soit : l’épicerie elle-même est déjà un mécanisme de solidarité, qui permet à tout le monde de s’approvisionner pour pas trop cher.Par contre c’est vrai qu’on a, au niveau des coûts, des arbitrages à faire en permanence : est-ce qu’on prend bio et local mais plus cher ? pas cher et en gros, mais industriel ? Sachant que certains usagers de l’épicerie veulent plutôt l’un, d’autre plutôt l’autre… 

Une question pratique : ça vous prend combien de temps de vos journées, de gérer ce système de ravitaillement pour les communes alentour ?

Ca dépend des gens. Moi deux heures tous les matins pour la permanence téléphonique, plus une heure certains soirs pour des réunions. Pour d’autres c’est des demi-journées entière pour la programmation des outils informatiques. Pendant trois ou quatre jours, on a travaillé à cinq à plein temps pour lancer le truc, mais maintenant ça s’allège.

Et la suite ? A la fin du confinement, qu’est-ce qui va changer, qu’est-ce qui va rester de cette organisation ?

Les outils seront en place. Il n’y aura plus de permanence téléphonique dédiée car ça fusionnera avec le restaurant qui va rouvrir. L’équipe changera aussi probablement en partie, mais l’essentiel du fonctionnement va rester après l’épidémie.C’est un gros test pour nous. L’enjeu principal pour nous, dans le collectif, c’est l’accueil : notre capacité à nous organiser en dépassant le cadre affinitaire, à agréger des gens pour trouver des solutions communes à des problèmes concrets. Cette épicerie va être un peu paradigmatique. Si on arrive à se placer comme « service communal » (dans le sens où nous on l’entend : comme bien géré en commun !), il y a des chances que notre image dans le territoire change.C’est difficile à dire aujourd’hui mais finalement, ce qui est susceptible de changer c’est notre relation aux habitants du coin qui n’osaient pas trop passer la porte avant. Ca devrait mettre du relief dans le projet pour elles et eux.

Tu as de l’espoir que ça donne plus de place à des pratiques de solidarité dans la région où vous habitez ?

Oui. Et de l’espoir que ce qu’on organise soit perçu comme du bien public, et non plus comme des trucs de babos alternatifs. Pour ne pas rester entre nous.

Cest paradoxal qu’il faille en passer par un confinement pour arriver à ne pas rester entre nous !

Eh oui ! Il y a comme un tremplin. Cette période désamorce des méfiances, parce que tout le monde est dans une dynamique de soin réciproque.

Pour finir, comment tu imagines le retour à la normal, si retour à la normal il y a ? Qu’est-ce que tu rêves pour l’après-covid ?

Je forme le vœu que tous les gens qui s’organisent et expérimentent vivent cette période comme un catalyseur de leurs initiatives, et que tout ça se prolonge : qu’on transforme l’essai ! Tout le milieu alternativiste tâtonne depuis longtemps sans réussir à vraiment rentrer le pied dedans. Cette crise nous a foutu un coup de pied au cul, et je souhaite que ça mette le même à tout le monde, et que ça aide à l’émergence de formes communalistes en France.J’aimerais que le fait d’être dans une situation d’urgence nous permette de nous jeter à l’eau pour façonner le réel. Car ce n’est que en faisant les choses qu’on se rend compte de ce qui  reste en nous du capitalisme.Je souhaite aussi à tous les confinés qui l’étaient déjà dans leur vie, dans leurs emplois etc. de s’en rendre compte. Si on réalise qu’en travaillant moins quelques semaines on a été heureux, et qu’on a pu prendre du temps pour d’autres choses, tant mieux !

Quelque chose à rajouter ?

Peut-être insister sur la dimension fédérale, qui pourra être intéressante. Après le confinement, quand on aura tous fait ce premier round, qu’on verra qu’on a à la fois la théorie et les moyens pour s’organiser, il faudra passer à une phase de fédération de toutes ces initiatives, à plus grandes échelles que nos communes. Partager nos expériences, et fonder un commun dessus. La débrouille pour s’en sortir c’est le premier pas de la démocratie !

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HORS-LES-MURS #3 – Vider les prisons : une urgence internationale

La question du sort des prisonnier.e.s ne se pose pas seulement en France. Elle est d’autant plus urgente que de très nombreux systèmes carcéraux sont surpeuplés et insalubres. Dans certains pays, les détenu.e.s subissent des mauvais traitements allant de la privation de soins jusqu’à la torture.

Appels et campagnes internationales invitent à agir de toute urgence pour empêcher une contamination massive des détenu.e.s et pour que les prisons – tout comme les innombrables camps qui retiennent les exilé.e.s -, ne soient les foyers épidémiques de demain. La solution la plus simple et la plus efficace : des libérations, en masse.

Il en va, partout, de la santé des détenu.e.s comme de celle du reste de la population. Les prisons ne sont pas des systèmes hermétiques : prisonnières et prisonniers y côtoient gardienn.e.s, personnels administratifs, soignant.e.s ou livreurs, autant de personnes en contact avec le monde extérieur. 

Une action urgente s’impose pour éviter que le COVID-19 ne cause « des ravages dans les lieux de détention » (ONU)

Au niveau international, l’ONU s’alarme. Estimant « vital que les gouvernements prennent en compte la situation des personnes détenues », la Haute-commissaire aux droits humains appelle les pays à « réduire le nombre de personnes en détention. » 

Appel à protéger les prisonniers en Afrique du nord et Moyen-Orient (par 40 ONG)

La situation est particulièrement critique au Moyen-Orient, où la reprise en main par certains régimes autoritaires après la vague des soulèvements de 2011 a conduit à un enfermement massif des populations.

Pétition pour demander des mesures préventives pour les prisonniers en Egypte contre le COVID-19 (Collectif)

En Égypte, le tour de vis est brutal depuis le coup d’État de 2013. Plusieurs dizaines de milliers de prisonnier.e.s d’opinion peuplent les prisons du régime du président Abdel Fattah al-Sissi, dont la justice frappe aussi sévèrement les milieux populaires. Un collectif lance une campagne locale et internationale pour la libération des détenu.e.s égyptien.e.s.

Mourir du coronavirus, le terrible sort qui attend les Syriens (Amnesty International)

Dans la région, la Syrie est sans doute le pays où la situation est la plus alarmante. Outre les camps surpeuplés et dépourvus d’infrastructures élémentaires (plus d’un million de déplacé.e.s dans les seuls camps du nord-ouest), l’impitoyable système carcéral du régime de Bachar al-Assad retient toujours des dizaines de milliers de civil.e.s. Pour Amnesty International, la vie d’ « un nombre incalculable de Syriens » est en danger.

Face aux craintes, des usines se lancent dans les masques «made in Gaza» (La Croix)

Au-delà des cas de Covid suspectés dans les prisons israéliennes, les Palestinien.ne.s se retrouvent plus que jamais enfermé.e.s à ciel ouvert. Profitant de la crise, le gouvernement Netanyahu a encore durci leurs conditions de déplacement. À Gaza (2 millions d’habitant.e.s sur 365 km2), le compte à rebours est enclenché : faute de pouvoir importer des masques, on les fabrique.

Indignation suite au refus d’amnistie pour les prisonniers politiques turcs (The Guardian, en anglais)

Ailleurs, la pandémie provoque des décisions jusqu’ici impensables, sans pour autant mettre un terme à l’arbitraire. Après des libérations massives en Iran, c’est le pouvoir turc qui s’apprête à relâcher pas moins de 90 000 prisonnier.e.s. Une mesure dont sont exclu.e.s défenseur.e.s des droits humains, journalistes et opposant.e.s politiques – tels les membres du parti pro-Kurdes HDP.

Hors les murs – Nouvelles d’un monde bouleversé

Comment nous informer sur cette crise inédite ? Par son ampleur, sa rapidité, par les bouleversements qu’elle provoque dans nos vies, celle-ci nous sidère, nous inquiète, nous déstabilise et menace de nous faire perdre prise sur une réalité inconcevable il y a à peine quelques semaines. Continue, anxiogène, l’avalanche d’infos alimente le sentiment d’être submergé.e.s, dépassé.e.s. Il est pourtant plus que jamais nécessaire de comprendre, de donner un sens à ce que nous vivons, et donc de nous réapproprier les enjeux. Nécessaire pour ne pas être tenu.e.s à l’écart de décisions qui nous concernent tou.te.s, nécessaire pour maintenir notre capacité collective à agir et garder prise sur la situation.

C’est pourquoi chaque jour, nous publierons ici mais aussi sur Télégram et Facebook, une sélection d’informations fiables et vérifiées. Chaque jour, nous aborderons une nouvelle thématique pour tenter d’appréhender cette crise complexe et d’en examiner les nombreuses facettes.

Qui travaille encore et dans quelles conditions ? Que signifie « rester chez soi » selon où l’on se trouve ? Quels sont les effets sur les femmes de la pandémie et de sa gestion ? Pendant et après, comment tisser des solidarités ? Quel(s) monde(s) reconstruire ?… Dans le tourbillon d’infos, nous retiendrons les témoignages, enquêtes, tribunes, analyses… qui éclairent cette époque troublée. Cette sélection, non exhaustive, a bien-sûr vocation à être alimentée, complétée, discutée.

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HORS LES MURS #1 – Reprise du travail pour des milliers de salariés : « Quel qu’en soit le coût » ?

Après deux semaines de confinement, et tandis que la situation sanitaire est de plus en plus tendue, de nombreux.ses salarié.e.s ont repris ou s’apprêtent à reprendre le travail.

Contrairement aux gouvernements italien et espagnol qui ont mis une grande part de leur économie à l’arrêt, l’exécutif français reste fidèle à sa ligne initiale : la « sécurité sanitaire », et en même temps la « sécurité économique ». C’est à dire le maintien coûte-que-coûte de l’activité assorti d’un maximum d’aides financières pour les entreprises.

« Covid-19: les efforts de «guerre» ne sont pas centrés sur le sanitaire » (Mediapart)

Les grandes entreprises sont sur la même longueur d’onde : Arcelor-Mittal, Airbus, Renault ou PSA,tentent de se mettre en ordre de bataille pour redémarrer la production. C’est déjà le cas dans certains secteurs, comme l’aérospatial et la défense avec une reprise progressive des activités d’ArianeGroup depuis le 23 mars. 


Conduit à marche forcée, le processus ne va pas sans résistances. Chez PSA par exemple, « tous les syndicats à l’unanimité ont refusé ce projet de réouverture. (…) On ne peut pas organiser ainsi le déconfinement de centaines de salariés alors que le corps médical nous supplie de rester chez nous. Ce serait criminel ! »

« PSA envisage de redémarrer ses usines en France, les syndicats inquiets » (Le Parisien)

Le jeu est dangereux : l’incohérence de ce « deux poids deux mesures », entre d’un côté un confinement répressif, de l’autre la poursuite du « laisser-faire » dans la production, risque  de laisser flamber l’épidémie et de faire céder le système de santé.
La logistique, des grosses plateformes aux travailleurs ubérisés de la livraison, concentre les inquiétudes. En réponse aux critiques et inquiétudes, les entreprises tentent de rassurer en s’en remettant aux « gestes barrière » et autres « guides de bonne conduite ».

« Nicolas, préparateur de commandes : « On est pris d’assaut, c’est la folie » » (Bastamag)

Chez le géant de la livraison FedEx à Roissy, la situation est préoccupante. Après le décès d’un intérimaire, les 2500 salariés du site, qui travaillent dans la promiscuité, vivent dans l’angoisse, comme le raconte cet article édifiant :

« Coronavirus : le décès d’un intérimaire de FedEx angoisse les salariés de Roissy » (Le Parisien)

Mais en venant bousculer l’ordre habituel des choses, la crise actuelle ouvre aussi la possibilité de réflexions, de débats, peut-être de changements plus profonds sur des questions jusqu’ici inaccessibles.
Au travail, la pandémie et les choix opérés interrogent : quelles activités sont « essentielles » ? Desquelles, plus accessoires voire parfois nuisibles, pourrions-nous nous passer ? Surtout, à qui reviennent de telles décisions qui touchent à l’organisation même de la société ? Des tensions émergent dans certaines entreprises ou certains secteurs.

« Le travail ou la vie. Contester la subordination pour stopper l’épidémie »
(Revue Frustration)

Dans les services publics, le dépôt d’un préavis de grève pour le mois d’avril, destiné à protester contre certaines mesures de l' »état d’urgence sanitaire » et à permettre aux salarié.e.s de se protéger, a déclenché l’ire du gouvernement

« «Nos collègues tombent les uns après les autres» : la CGT services publics dépose un préavis de grève pour tout le mois d’avril » (LCI)

Un « collectif de fonctionnaires et de hauts fonctionnaires », issus de plusieurs secteurs, réclame de son côté des réquisitions pour produire masques, gels hydroalcooliques ou respirateurs mais également la définition et l’arrêt des activités « non-essentielles », et la stricte « protection des salariés dans les entreprises et les services essentiels ».

« La limitation de la casse économique ne doit pas prévaloir sur la limitation de la casse sanitaire » (Le Monde)

Depuis ce lundi, un appel circule pour « refuser que des vies soient sacrifiées au nom de l’économie ». Ce texte rappelle que  » Nous avons tous et toutes autour de nous, quelqu’un qui aujourd’hui, demain, sera forcé de retourner exécuter une activité qui n’est pas vitale. Nous avons tous autour de nous quelqu’un que nous aimerions protéger, retenir par la main pour lui dire « N’y va pas »… « 

« N’y va pas ! » (blog mediapart)

Hors les murs – Nouvelles d’un monde bouleversé

Comment nous informer sur cette crise inédite ? Par son ampleur, sa rapidité, par les bouleversements qu’elle provoque dans nos vies, celle-ci nous sidère, nous inquiète, nous déstabilise et menace de nous faire perdre prise sur une réalité inconcevable il y a à peine quelques semaines. Continue, anxiogène, l’avalanche d’infos alimente le sentiment d’être submergé.e.s, dépassé.e.s. Il est pourtant plus que jamais nécessaire de comprendre, de donner un sens à ce que nous vivons, et donc de nous réapproprier les enjeux. Nécessaire pour ne pas être tenu.e.s à l’écart de décisions qui nous concernent tou.te.s, nécessaire pour maintenir notre capacité collective à agir et garder prise sur la situation.

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