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Cantine des Pyrénées

 

Est-ce que vous pouvez expliquer ce que fait, ce qu’est la Cantine des Pyrénées pour les personnes qui ne connaissent pas ?

La cantine des Pyrénées est un centre solidaire et auto-géré du 20ème arrondissement de Paris. Nous avons un local ouvert sur l’espace public au 77, rue de la Mare depuis 2016. La cantine c’est un collectif (et une association dont la gestion administrative est gérée par le collectif).

L’idée était de créer un lieu d’implantation locale qui ne soit pas exclusivement militant, parce qu’on s’apercevait bien que même si un lieu militant avait la volonté d’être ouvert, il ne l’était pas forcément. Se poser la question de l’ouverture, nous a amené à nous poser la question de l’accessibilité. On a cherché à développer un projet qui soit à la fois militant et social. La pratique du squat était de plus en plus compliquée. Compliquée pour ouvrir mais aussi pour durer dans le temps, alors que durer dans le temps nous paraissait être primordial pour mener à bien notre futur projet. La restauration nous paraissait une bonne manière d’accrocher un public hétérogène en plus d’être une activité facilement appropriable et solidaire.

On prépare du lundi au vendredi environ 70 à 80 repas tous les midis. Il y a tous les jours un (ou deux) « référents » qui sont en charge de penser à un menu, d’acheter les ingrédients, de coordonner les personnes qui viennent cuisiner et aider au service. Il doit aussi veiller à ce qu’il y ait une bonne ambiance entre les bénévoles et dans la cantine pendant le repas, et aussi faire la caisse en fin de service. Généralement on commence à préparer les repas à 9h pour commencer à servir de 12h à 14h et avoir tout rangé et nettoyé à 15h environ.

Comment avez-vous vécu les premiers jours de confinement en tant que collectif et individuellement ? Qu’est-ce qui a motivé la réouverture de vos portes ? Qu’est-ce qui vous a poussé à le faire ? Combien étiez-vous ?

Au début de la crise sanitaire, nous avons rapidement décidé de fermer la cantine. Après une semaine de réflexion, nous avons choisi de reprendre des activités en voyant s’accentuer les inégalités et les injustices autour de nous. Nous avons réfléchi au moyen de continuer, de nous organiser, au niveau local, afin de poursuivre l’action solidaire et la lutte contre l’isolement. Il nous semblait plus que jamais important de maintenir un lieu de solidarité ouvert dans le quartier, les autres ayant fermé ou réduit considérablement leur activité, laissant les plus précaires sans aucun moyen de survie.

Qu’avez-vous dû faire pour pouvoir ouvrir en cette période de pandémie ? Comment y êtes vous parvenu et quels outils avez vous mis en place ?

Pour cuisiner nous avons beaucoup réduit les équipes afin de limiter les risques de contamination. Aucun texte « légal » n’encadrait la poursuite de l’activité de la cantine. Nous avons réfléchi à ce que nous devions mettre en place pour prévenir la propagation du virus lors de notre pratique. La Protection Civile nous fournit des paniers repas que nous complétons par des plats « faits maison ». Tout est à emporter, les gens ne peuvent pas rentrer pour s’asseoir et manger. Là encore pour éviter la propagation du virus, nous veillons au respect des distances de sécurité dans la queue devant la cantine et des gestes barrières de façon générale. Nous avons mis en place un système de livraison à domicile afin d’éviter aux personnes fragiles et les plus à risques de se déplacer.  

Il a fallu prendre le temps de bien encadrer l’ouverture et l’activité de la cantine avec, entre autres, la formalisation d’un protocole d’hygiène. La méthodologie, notamment sanitaire, a été purement empirique. Nous l’avons élaborée avec nos connaissances, un peu de bon sens et surtout beaucoup d’échanges avec les autres collectifs mobilisés. L’idée a d’abord été de restreindre le nombre d’intervenant.e.s durant les journées, de limiter la participation aux personnes moins exposées aux risques de la maladie (en fonction de l’âge par exemple). Nous avons instauré ce cadre strict afin que ce mode de fonctionnement puisse durer plusieurs mois.

En mobilisant la communauté de la Cantine de Pyrénées, et suite aux nombreuses propositions  de soutien, nous avons choisi de privilégier les dons monétaires plutôt que matériels afin de centraliser les achats, et de ne pas provoquer plus de déplacements que nécessaire. La réponse à l’appel à dons est d’une ampleur qui nous surprend encore et nous donne encore plus de force chaque jour pour continuer notre action. Preuve que la solidarité est vivante et en bonne santé malgré tout !

Comment avez-vous vécu cette réouverture ? (difficultés, points positifs…)

Nous avons la sensation de vivre quelque chose d’assez inédit, d’unique. Pendant cette période nous avons davantage l’impression de faire quelque chose de vraiment nécessaire et utile pour les gens. Le risque, et c’est parfois une impression qui nous gagne, est de ne faire plus que de «l’humanitaire», d’être pris dans l’urgence de la crise, de pallier les défaillances de l’État. C’est quelque chose que nous nous sommes toujours refusé.e.s à faire. Nous avons toujours tenté d’impliquer les gens qui viennent manger à la Cantine dans le projet et c’est ce que nous voulons continuer à faire, même si c’est aujourd’hui plus compliqué.

Comment les habitant.e.s du quartier ont accueilli cette réouverture ?

Si la décision de réouvrir est venu du collectif, l’énergie et la force, elles, proviennent des hommes et des femmes qui s’organisent et se rencontrent à la Cantine. Il a fallu quelques jours pour s’adapter, puis nous avons continué le travail d’organisation de la solidarité. Les retours des habitants et habitantes sont très bons et poussent le projet à perdurer.

Qu’est-ce que vous ça vous a appris sur la façon dont les gens vivaient le confinement, sur leurs besoins, leurs difficultés, ou au contraire, sur ce que ça apporte de positif ?

Le confinement n’est pas une situation nouvelle pour de nombreuses personnes. La lutte contre l’isolement est d’ailleurs une des bases du projet. Aujourd’hui, le confinement, lié à la maladie, amplifie drastiquement l’isolement de certaines personnes vulnérables Cette situation renforce l’exclusion, la répression des populations déjà touchées, ce à quoi s’ajoute la baisse ou la perte de revenus, la disparition des espaces de santé, la perte des liens sociaux.

Nous ne sommes pas toutes et tous égaux face au confinement et vivre cette période est une épreuve très différente selon sa classe sociale d’origine, sa couleur de peau ou son genre. Les rapports de domination, les inégalités et toutes les formes d’exploitation sont amplifiées avec le confinement.

Le positif, s’il faut en chercher, passe par la « débrouillardise », la solidarité, les paroles et gestes d’attention et d’entraide, les rencontres, les liens d’amitié qui se sont créés. C’est aussi l’organisation collective face à un système qui nous veut seul et faible. Cette crise vient appuyer nos convictions quant à l’importance des ancrages locaux pour créer et entretenir de la solidarité.

Est-ce que vous vous êtes relié.e.s avec des initiatives ou groupes solidaires proches de chez vous, et si oui, comment ?

Nous comptons beaucoup sur le local. Notre communication se fait principalement par le bouche à oreille, l’affichage au local, les listes mail des différents ateliers et Facebook. On nous a énormément sollicité dès la réouverture. Des personnes venaient nous proposer leur aide, des groupes de personnes sont venus au local  pour savoir comment nous nous organisions. Nous partageons notre expérience au maximum et essayons de garder un œil attentif aux initiatives autour de nous, en Ile-de-France et sur l’ensemble du territoire. Nous travaillons bien entendu avec des groupes qui sont géographiquement assez proches de nous mais pas uniquement. Ça passe par des groupes d’habitants et habitantes, à des groupes politiques autonomes, des salarié.e.s d’entreprises, ou avec des bénévoles de structures institutionnelles. Dans le sillage de tous les mouvement sociaux de décembre et janvier, le réseau local était déjà très solide et la coordination entre toutes les initiatives a été très fluide. Cela nous a prouvé à nouveau l’importance de l’ancrage local !

Suite à l’appel d’ACTA, une  brigade de solidarité populaire s’est formée autour de la place des fêtes et du collectif du même nom. La collaboration est devenue de plus en plus  étroite et permet « d’occuper le terrain » de façon plus rationnelle. On fait en sorte que nos actions soient complémentaires (en fournissant des plats pour qu’ielles fassent des maraudes dans le secteur par exemple).

Comment voyez-vous la suite (évolution de la situation politique/écologique/sociale) dans les prochaines semaines et dans les prochains mois ?

Aujourd’hui, nous organisons 2 réunions par semaine centrées sur le fonctionnement de la cantine et une autre, axée sur l’analyse de la situation et sur le questionnement du projet Cantine et les voies d’évolution que nous envisageons. 

Les analyses politiques sont pour nous importantes mais nous avions rarement l’occasion de le faire collectivement. Nous travaillons sur l’écriture d’un texte que nous diffuserons prochainement. Notre constat et nos critiques du système capitaliste ne changent pas. Seul les solidarités locales payent, nous consolidons les nôtres, ainsi que le réseau qu’elles forment.

Comment voyez vous la suite pour la Cantine des Pyrénées ?

Comme elle l’est aujourd’hui, humble et très ancrée localement. Nous sommes pour des organisations locales amenant l’individu et les collectifs vers plus d’autonomie et d’émancipation. Sur un plan plus pratique, nous réfléchissons à diversifier un peu l’activité mais tout ça est en cours de réflexion.

Une anecdote de terrain ?

La lutte face au mal logement est, entre autre, une des bases du projet. Nous avons reçu de la part de personnes confinées et solidaires, la gestion de leurs appartements laissés vides le temps du confinement. Nous les mettons à disposition des personnes en difficultés lié à leurs conditions et au confinement (personnes à la rue, femmes victime de violence….).

 

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