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Entraide et lien social dans un quartier populaire de Brest

Dans le quartier populaire de Recouvrance à Brest, des membres de plusieurs associations se sont regroupés pour former un groupe d’entraide. Quelque part entre poursuite de leurs activités habituelles, déjà tournées vers la solidarité et le lien social, et rupture des pratiques liée au confinement, Victor et Ingrid ont bien voulu faire le point avec Covid-Entraide.

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Votre groupe d’entraide ne sort pas de nulle part, il y avait déjà des associations de quartiers qui se sont mobilisées autour de cette situation nouvelle de confinement. Vous pouvez nous raconter comment ça a commencé ?

Victor : Ingrid et moi, on fait partie d’une même association de quartier : Coucou Recou’. On a vu des groupes d’entraide émerger, et on a commencé à se demander quoi faire dans notre quartier. On voyait que des situations de précarité et d’isolement étaient renforcées par la crise ; la fermeture d’Entraide et Amitié, l’accueil du jour / point d’aide alimentaire nous a aussi inquiétés. Il fallait agir. Par le biais de notre asso, on avait déjà des contacts de personnes dont on supposait qu’elles avaient besoin d’aide, alors on a passé des coups de fils pour avoir de leurs nouvelles. Il y a comme ça eu tout de suite une personne pour qui on a pu faire les courses, retirer de l’argent. Ça a commencé par ce genre de coups de mains très informels ! Plus tard, on a aussi par exemple rencontré une personne âgée qui se déplaçait difficilement pour aller faire ses courses alors que d’habitude elle a une aide à domicile mais celle-ci ne venait plus ! On sentait un besoin croissant d’entraide, qui nous a poussé à nous organiser au-delà de l’informel, en nous appuyant sur la dynamique de Coucou Recou’, l’expérience d’Entraide et Amitié et des dynamiques individuelles qui étaient déjà en place.

Ingrid : Notre association agit déjà dans le quartier pour le lien social. On était déjà sensibilisés au fait qu’à l’échelle d’un quartier il y a besoin qu’il se passe des choses pour que les gens ne soient pas isolés, covid ou pas. On était déjà là-dessus depuis deux ans au moins ! On a été très frustrés quand il y a eu cette annonce de confinement parce qu’on savait qu’il y a des gens qui viennent d’habitude vers nous, ou vers l’asso d’aide alimentaire, et qui ne pouvaient plus à cause de la situation. Il y avait des personnes dont on connaissait déjà les besoins, en terme de vivre ensemble, de vivre-mieux, et il fallait trouver de nouvelles façons de les aider.Moi je suis commerçante, j’ai un salon de coiffure. Dans mon métier, je fréquente des personnes qui sont parfois dans des situations pas facile, de maladie par exemple. J’avais déjà commencé à appeler des clients pour savoir comment ça allait. Créer un groupe d’entraide a permis d’élargir cette dynamique.

Concrètement comment ça se passe, ce groupe d’entraide ?

Victor : Pour élargir, on a commencé par créer un groupe FB et une page internet pour regrouper les infos sur ce qui existait dans le quartier. On a créé des outils pour les gens, par exemple des affichettes à coller dans les immeubles, des listes de commerce qui restent ouvert. Via le groupe FB de nouvelles idées ont émergé, qu’on n’avait pas prévu au départ, notamment les achats groupés.On a également fait pas mal d’affichage dans le quartier : portes d’immeubles, commerces… Des bénévoles de l’association d’aide alimentaire, dont le local avait dû fermer, ont fait le tour des personnes qu’ils avaient l’habitude d’aider, pour mieux identifier les besoins.C’est un peu déstabilisant comme situation : on était habitué à un mode d’action avec un local ouvert, du porte-à-porte, des tournées, des rencontres… Là on est privés de tout ça, on doit s’organiser sans. Il y a un peu de frustration, et un parfois un sentiment d’impuissance. On est conscients de la fracture numérique, et on sait qu’il y a des limites à s’organiser en ligne.Autre exemple d’action: une commerçante du quartier, qui fait de la couture, s’est vite engagée dans la fabrication de masques, qu’elle distribuait autour d’elle. Elle a fait connaître son action par le groupe facebook et ça a pris de l’ampleur. Elle a commencé à en distribuer par exemple aux les caissiers et caissières des supermarchés, et elle s’est trouvée vite dépassée par les commandes. Le groupe d’entraide a permis de chercher d’autres gens pour l’aider. Il reste difficile d’organiser la distribution de masques aux endroits où il y en a besoin, car on est confinés. On essaie de passer par la mairie de Brest pour organiser des points de collecte, mais la mairie n’a pas forcément la possibilité de gérer ça. Ça va peut-être évoluer bientôt.Globalement, on a de bonnes relations avec certains services de la Ville et de la Métropole (Développement Social Urbain, Proximité,…) qui nous soutiennent via de la mise en relation, du relais d’informations sur notre initiative, des impressions de flyers,… 

Vous avez l’air de vous appuyer beaucoup sur une dynamique et des solidarité de quartier préexistante. Vous pouvez nous en dire plus sur Recouvrance ? C’est quel type de quartier, avec quelle mixité ?

Ingrid : C’est un quartier dit populaire, et très déserté par les commerces. Il y a un sentiment d’abandon de la part des habitants. Pourtant il y a un potentiel intéressant ! Quand je disais qu’avec notre association on essayait de créer du lien, c’est parce qu’on avait peur que les gens se renferment un peu sur eux mêmes à cause de ce sentiment d’abandon. On a créé des occasions de se rencontrer et de se reconnaître dans le quartier, autour d’un même ressenti, on a tous besoin de moments de solitude mais aussi des moments de partage en dehors de son foyer, en dehors de son activité pro. Ce que l’on a pas abordé c’est les valeurs partagées par les membres de Coucou Recou’, par membres je veux dire, les membres du collège, les adhérents  qui sont d’ailleurs acteurs de l’association comme ils le souhaitent : animation d’ateliers,  aide dans les temps forts etc…Nos valeurs sont la base de notre socle d’action c’est à dire l’accès aux animations, ateliers, au lieu etc sur un principe de gratuité ou libre et conscient, pas de hiérarchie (tout le monde est à égalité et sera considéré comme l’égal de l’autre peu importe d’où il vient, inexistance de hiérarchie sociale), pas de jugement quel qu’il soit, origine, religieux etc…C’est sûr qu’il y a des noyaux durs qui sont souvent de toutes les parties mais ça rassure ceux qui encore timides viennent s’engager chaque fois un peu plus.

Victor : C’est un quartier qui a été très vivant : quartier de marins et de fête, et aussi quartier de prostitution. Il n’a pas forcément une bonne image. Beaucoup d’activités économiques se sont arrêté dans les dernières années. Maintenant c’est un quartier assez pauvre, avec aussi des problèmes d’addiction, un fort taux de rsa, beaucoup de marqueurs dans le rouge !Il y a une grosse situation d’isolement, on essaie d’y répondre par l’asso : en créant du lien social, en organisant des fêtes, en faisant de l’éducation populaire. Il y a aussi des actions d’aide administrative, alimentaire, financière menées par d’autres association. Il se passe beaucoup de choses et il y a une grosse complémentarité d’action. Le groupe d’entraide essaye de réunir un peu tous ces gens, de s’inscrire dans cette dynamique : l’asso d’aide alimentaire, l’asso Coucou Recou’, des gens proches de la mairie… Beaucoup de moyens publics sont mis actuellement à la rénovation de l’habitat.

C’est une bonne nouvelle ces moyens publics mis dans la rénovation du quartier ?

Victor : C’est sûr qu’il y en a besoin, il y a beaucoup d’habitats insalubres et un peu à l’abandon. Mais la question est toujours la même : à qui ça profite ? Est-ce qu’on va rénover pour répondre aux besoins des gens qui sont là, ou pour attirer une nouvelle population plus aisée ? C’est quelque chose dont on parle souvent entre nous, mais on est un peu isolés sur ces questions de gentrification. Quand on en parle on nous prend un peu pour des conspirationnistes…

Ingrid : … ou pour des utopistes ! En tout cas, c’est un quartier très vieux, qui a des bâtiments historiques, qui garde des traces du passé de Brest. Et il est convoité. On est très vigilants à ce qu’il n’y ait pas d’appropriation de ce quartier par des gens qui veulent en tirer profit. On a peur que les nouvelles personnes qui arrivent balayent un peu la population plus pauvre. Mais d’un autre côté, c’est un quartier vivant, il y a beaucoup de jeunes, qui ne veulent pas vivre dans un quartier de consommation marchande, alors moi je suis quand même un peu rassurée pour l’avenir !

Victor : Je suis moins optimiste ! Mais pour avoir une vision réaliste du phénomène et pour agir là-dessus, ça demanderait aussi des enquêtes, avoir des données sur l’état de l’immobilier etc. Peut-être qu’un jour on s’y mettra…

          Vous nous aviez parlé d’une rue particulièrement animée le soir à 20h, lors des applaudissements aux soignant.es, avec des cris, de la musique, et aussi pas mal de banderoles aux fenêtres. Que disent ces banderoles ? On peut avoir un florilège ?

Victor : Il y a surtout un immeuble sur lequel il y a pas mal de banderoles, parce que les habitants se connaissent. Et il y en a d’autres plus loin aussi. Ça dit « hôpitaux bravo ! », mais aussi « Gouvernement, rends l’argent : c’est urgent ! » ou encore « Corona, lacrymo : c’est des masques qu’il nous faut ! ».En tout cas ce moment de sortie à 20h devient un petit rituel, où on peut voir des gens, de la vie, des sourires. On se fait régulièrement insulter par un voisin du dessous qui aime pas le bruit, mais sinon les gens sont contents. C’est quelque chose qui fait du bien, même si c’est seulement 5/10 minutes par jour. Ca rompt l’isolement !

Vous évoquiez la difficulté à entrer en contact avec les personnes dans le besoin, notamment en raison de la fracture numérique. Vous avez commencé à trouver des solutions ?

Victor : Effectivement, on a un annuaire de quarante personnes prêtes à rendre service, mais on a du mal à identifier les personnes qui ont besoin d’aide, au-delà des quelques personnes qu’on connaissait déjà avant.Le CCAS [Centre communal d’action sociale] a pris la suite de l’association d’aide alimentaire pour distribuer des repas, mais ses capacités semblent aussi pour l’instant sous-exploitées, car il y a moins de gens qu’avant à venir.Il y a un constat inquiétant : des gens qui d’habitude bénéficiaient d’aide alimentaire ne viennent plus, soit parce qu’ils ne sont pas au courant des nouveaux points de distribution, soit parce qu’ils se disent « dans cette situation, il y a pire que moi, je n’y vais pas ». Il y a risque d’isolement accru.

Ingrid : C’est la même chose à l’hôpital. Une amie qui y travaille me disait que des gens dans des situations de grande précarité qu’ils soignent d’habitude ne viennent plus, par peur de prendre la place de quelqu’un d’autre : des soignants ont peur de les revoir en très mauvais état ensuite. C’est très inquiétant. 

Victor : Le problème se pose aussi de manière très forte pour les réfugié.es. Il y a des gens qui ont des OQTF [obligation de quitter le territoire français], donc même avec l’attestation en poche, ils ne ne sortent pas sereinement, car avec les contrôles c’est risqué. La chasse aux migrants ne s’est pas arrêtée du tout avec le confinement. Donc là aussi, c’est très dur d’entrer en contact et d’aider des gens qu’on ne voit plus trop, parce qu’ils doivent se faire discret.

Ingrid: Mon beau fils est sous le coup d’une OQTF  Résultat il ne sort plus! Ce qui pour nous est flippant, est multiplié par 10 pour lui, eux. Ça déséquilibre le couple encore plus. En fait les réfugiés sont perpétuel confinement même sans COVID, l’ennemi n’est pas le même! Tout aussi sournois est injuste !

D’autres groupes nous disaient qu’il fallait sortir d’une opposition binaire entre les gens qui veulent aider et les gens qui cherchent de l’aide : chercher plutôt ensemble des solutions pour tout le monde. Vous pensez que ça peut être une façon de repenser le problème ?

Victor : Absolument. Dans nos engagements dans le quartier, en général, on essaie d’être dans cette logique d’entraide plutôt que de charité : une personne aidée un jour peut tout à fait être aidante le lendemain. Depuis deux ans on cherche à faire tomber cette barrière. Mais là, dans cette dynamique d’urgence, c’est difficile, on revient un peu à une logique de charité qui n’était pas notre manière première de voir les choses. Je ne sais pas si tu as cette impression, Ingrid ?

Ingrid : Oui on a cette impression. On ne veut pas stigmatiser des gens en les définissant uniquement par leur besoin. Et là, sans le vouloir, on peut être là-dedans, il faut faire très attention.Quand des gens  nous disent au téléphone qu’ils galèrent financièrement et que l’aide de l’État ne suffit pas, il faut être capable de se montrer un peu, de dire que nous aussi on est touchés, de parler de ses propres problèmes. Je n’ai pas envie que mes interlocuteurs pensent que je me sens en supériorité sociale par rapport à eux.Il n’empêche que des gens sont vraiment laissés de côté en ce moment. Comment arrive-t-on à les aborder sans donner l’impression de les stigmatiser ? C’est délicat…

Victor : … oui surtout à distance ! Quand tu arrives à voir quelqu’un en personne, la discussion va faire que, même si la personne n’est pas venue pour demander de l’aide, on va s’apercevoir qu’il y a un coup de main qui peut être donné. Ça vient naturellement. Là la situation impose de formuler vraiment le besoin d’aide comme tel, c’est plus difficile.

Et pour la suite ? Qu’est-ce que vous imaginez ?

Victor : Ce qu’on essaie de construire actuellement peut être utile plus tard, même si on a l’impression par moment que ça sert à rien. Ça va être la merde pendant un moment. Tous les groupes ou les prémices de groupe d’entraide sont bon à prendre, vu les temps qui arrivent et la situation économique et sociale actuelle . C’est important de penser à la suite, car même quand le confinement sera levé ce sera pas rose.

Ingrid : Je suis convaincue que pour vivre mieux, il faut se connaître, se reconnaître. Même quand c’est compliqué, si on sent qu’on n’est pas seul c’est plus simple. J’enfonce une porte ouverte, mais en fait ce sentiment de ne pas être seul, c’est pas facile à créer.Pour le quartier où on vit, quartier qui n’a pas une super réputation, il y a un effet bénéfique. L’entraide fait dépasser les peurs. Les gens vont chercher au plus profond d’eux-mêmes ce dont on a besoin pour vivre. J’espère que ça va rester. Nous avec Coucou Recou’ on fera en sorte de se servir de ce terreau là pour montrer qu’il y a eu de la solidarité et qu’elle va continuer.

Victor : C’est une bataille d’image aussi. En ce moment il y a parfois une tendance à la délation : accuser les gens, dénoncer ceux qui ne respectent pas le confinement. Nous on veut montrer que le confinement c’est surtout l’entraide, pas seulement la délation. C’est aussi ce que vous faites avec le réseau national, montrer d’autres imaginaires.

Ingrid : Oui, c’est comme tout ce qu’on a pu entendre sur les parisiens qui sont venus se confiner en Bretagne… Qu’est-ce que ça peut bien faire ? Si les gens font attention à ne pas répandre le virus, il n’y a pas de problème.  L’important aujourd’hui, c’est comment on fait pour que tout se passe bien, pour nous, pour les voisins, pour les commerçants de proximité. C’est cette solidarité là qu’on veut montrer, c’est plus fort que la méfiance, l’égoïsme et la délation !

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