Publié par Laisser un commentaire

Rencontre avec le groupe Covid-Entraide de Morlaix

En Bretagne, le tissu très dense d’associations et de collectifs a fait émerger rapidement des groupes d’entraide particulièrement dynamiques. Après Brest il y a deux semaines, nous allons maintenant du côté de Morlaix, finistère nord, rencontrer Mathieu.Distributions alimentaires, soutien scolaire, soutien psychologique, lectures collectives, bibliothèque partagée, action collective pour une suspension de loyer des petits commerces, hébergement de personnels soignants… Accrochez-vous, la liste des bonnes idées est longue.

Quelles sont les activités d’entraide mises en place par le groupe de Morlaix ?

On a commencé par faire une carte des commerces ouverts et leurs horaires, ainsi que des producteurs agricoles en vente directe. On a également répertorié différentes structures qui agissent localement : centres sociaux, Restos du coeur, associations de soutien face aux violences conjugales etc. On repère ça sur notre périmètre d’action : Morlaix et les communes dont le bâti est en continuité, Saint-Martin-des-Champs et Plourin-lès-Morlaix.

Ensuite on a mis en place des distributions alimentaires, à partir des excédents d’une association caritative. On cible les personnes qui ont le plus besoin, mais pas seulement : on distribue aussi autour de nous plutôt que de laisser les choses se perdre. Ainsi des gens ont reçu des dons qu’ils n’attendaient pas, et c’est bien : après l’effet de surprise, on apprend à accepter la solidarité aussi sans comparer son besoin aux autres.

On tâche également de rassembler des informations sur les masques et les visières : qui produit ? Comment ? Qui a besoin ? Pour les visières on est en train de voir avec l’agglomération pour en produire davantage, avec et sans imprimante 3D.

On a aussi mis en place un système d’écoute téléphonique et de soutien moral, qui peut au besoin orienter vers des structures adaptées. On l’a fait en lien avec le centre social Carré d’as qui le faisait le matin, et nous on a complété avec l’après-midi. Six personnes se relaient au téléphone et ont déjà reçu quelques appels. Mais ça vient de commencer, donc pour le moment c’est difficile de savoir si c’est utile.

On a communiqué avec des assos de parents d’élèves pour offrir du soutien scolaire. Pour le primaire, on réoriente vers une asso locale, Coup de Pouce. Pour le collège/lycée il y a des bénévoles du groupe d’entraide qui sont prêts à intervenir. Avec l’association Luska’, on collecte également des jeux pour enfants, qu’on peut donner en même temps que les paniers alimentaires des Restos du Coeur.

Il y avait la volonté d’un volet occupations à distance et convivialité, mais c’est assez difficile à mettre en place. On devrait commencer des sessions d’arpentage de livres : un ouvrage est divisé entre plusieurs personnes et chacune fait au groupe un compte rendu de sa partie au groupe. L’idée serait de le faire avec des livres qui questionnent notre rapport à l’autre et à la société ou qui nourrissent la réflexion sur « le monde d’après ».

On vient de finir de réaliser une boîte à dons de livres, accessible dans l’espace public, alimentée par ce que chacun a chez soi, évidemment en respectant un protocole sanitaire. On sait que des gens avaient envie d’avoir des bandes dessinées, des DVD, des livres : certains rayons des médiathèques avaient connu une ruée à l’annonce du confinement, donc on s’organise en fonction !

Enfin, on a regardé les solutions d’hébergement temporaire pour personnels soignants. C’est un vrai besoin : au moins identifier des endroits où prendre une douche après le travail avant de rentrer chez soi. C’est en train de se faire.

Et à partir de la semaine prochaine, on veut essayer de mettre en place une action collective de soutien aux petits commercants, artisans, associations etc. Ils n’ont pas beaucoup de revenus, c’est déjà dur à l’année à Morlaix, donc on veut demander collectivement aux propriétaires de leur locaux de faire grâce de deux mois de loyer. L’idée c’est de leur faire entendre que c’est à leur avantage : si leurs locataires mettent la clef sous la porte, ils ne percevront plus de loyer du tout !

On est ouverts à toute idée, suggestion, venant de la cinquantaine de personnes inscrites sur la liste de diffusion ou émise sur notre groupe Facebook.

Combien de personnes sont actives dans ce groupe ?

Il y a plus de 400 membres. Des infos se diffusent, des idées surgissent, ainsi que des besoins de coups de mains. Ce matin, un copain qui est un peu notre référent « visières » s’est servi du groupe pour recenser la matière première et besoins, et mettre des gens en relation : ça a marché ! C’est rare que des posts restent sans réponse.

Tu disais que la situation des commerçants était déjà dure à l’année sur Morlaix. Tu peux m’en dire plus sur la ville ?

C’est une ville avec terreau associatif très fort, moins qu’il y a 20 ans d’après ce que j’entends, mais très présent quand même. Les gens s’engagent facilement pour agir. Mais ça c’est le cas de la Bretagne en général, et du Finistère en particulier : il y a une habitude de faire ensemble, de ne pas laisser des gens sur le bas-côté.

A Morlaix, il y a 20% d’habitant sous le seuil de pauvreté, et peu d’emploi : le gros employeur historique c’était la manufacture de tabac, mais elle a fermé. Le centre-ville se vide au profit de la périphérie et des petits pavillons excentrés. C’est, comme partout, le prolongement du rêve vendu  dès les années 60 : tout le monde voulait son petit pavillon, avec des standards de confort plus élevés que les vieilles maisons du centre-ville. Mais du coup le centre se meurt et l’activité se déporte vers les grands centres commerciaux de la périphérie quand ce n’est pas vers les métropoles.Cette situation sociale un peu difficile explique en partie qu’il y ait des réseaux de solidarité préexistants : on  se connaît les uns les autres, on connaît les associations et le rôle qu’elles jouent, on se met facilement en lien. Par contre je ne saurais pas dire si situation sociale pousse plus les gens à s’entraider en ce moment particulièrement. Pour moi c’est surtout le contexte breton et son tissu de solidarité qui jouent !

En tout cas vous avez mis en place une liste d’action d’entraide impressionnante. Vous aviez déjà l’habitude de vous organiser ensemble ou il a fallu tout inventer ?

J’ai initié ça dans la continuité temporelle de la campagne municipale, où je participais dans le cadre d’une liste citoyenne. J’ai maintenu mon niveau d’investissement en le transférant vers l’entraide collective. J’avais des habitudes d’organisation et d’outils, et un premier noyau de personnes avec qui travailler. Ça a été d’abord des amis, des gens de ma liste puis de l’autre liste située à gauche, et des membres d’association diverses, mais aussi rapidement des gens moins habitués à tout ça.
J’ai fait un boulot de coordination dans les premiers temps, mais les gens ont pu s’autonomiser facilement au bout de deux semaines, sans que je sois référent de tout. C’est le moment qui fait plaisir dans les initiatives auto-organisées, quand on voit que ça se met à rouler sans qu’une seule personne soit au coeur de tout !Aujourd’hui j’anime les réunions et j’accueille les nouvelles personnes pour qu’elles arrivent à s’impliquer facilement, à utiliser les outils et à s’autonomiser pour prendre des initiatives. Donc je reste très présent : les gens ont tendance à venir spontanément vers moi pour toute requête ou idée (par habitude ?) mais ce n’est pas mon rôle de valider ou bloquer les initiatives, je ne le veux pas. Il y a des référents sur chaque sujet (donc 8/10 référents), vers qui je redirige les demandes et infos rapidement. Force est de constater que, même sans chef, on peut avancer rapidement.Nos principaux outils sont Framateam et Framalist. S’organiser à distance implique beaucoup d’informatique, et ça n’est pas évident pour tout le monde. Il faut bien choisir des outils simples, pas trop nombreux. Tous les lundis on a aussi une réunion en visioconférence qui dure environ 2h. Il y a 12/15 personnes à chaque fois. On débat des différents sujets et actions du moment et on se dispatche les tâches.

Tu m’as dit hier être en contact avec des gens de Brest-Recouvrance, avec qui on a discuté aussi. Ça aide d’avoir ce genre de lien entre groupes, pour se poser les bonnes questions, trouver des solutions aux problèmes ?

C’est utile de tisser des liens, oui, surtout pour penser la suite, penser des changements dans nos manières de vivre et de nous organiser. Mais ça prend du temps, et sur le moment ça ne paraît pas prioritaire parce qu’on a le nez dans le local. Il faut prendre le temps de rencontrer les gens, échanger…Au début j’avais aussi été contacté par les gens des Monts d’Arrée qui avaient du mal à se mettre en place : on a échangé un peu nos idées par téléphone. On voulait aussi se mettre en lien sur la question des livres parce qu’ils avaient des idées, et une bibliothécaire dans leur groupe. Là-bas ils sont habitués à devoir beaucoup prendre la voiture pour toute activité sociale ou solidaire, donc le confinement a pas mal cassé leurs dynamiques. Je ne sais pas où ça en est, il faudrait prendre de leurs nouvelles !

Un autre groupe nous a parlé d’un enjeu de fédéralisme entre tous ces groupes locaux (ceux créés pendant la pandémie aussi bien que ceux qui les précèdent et ceux viendront après). Il faudrait passer de leur juxtaposition à des bribes de fédération, pour commencer à construire un autre monde. Cette idée te parle ?

Ça me parle, mais nous on n’est pas encore là-dedans, clairement. Il faut pas oublier aussi qu’on est encore en période d’élections municipales : pour une petite ville, c’est un événement important. Dans le groupe d’entraide il y a des gens venant de listes différents : là on travaille très bien ensemble, mais on va pas se précipiter pour mettre des mots politiques sur ce qu’on fait, car tout le monde n’a pas les mêmes. Ça viendra peut-être dans un second temps. D’abord on fait les choses, et ensuite on portera un regard critique sur notre action.Il faut laisser le temps de la réflexion, et ne surtout pas brûler les étapes, ne pas faire de forcing idéologique. Libre à chacun de penser ce qu’il veut mais on peut toujours planter des graines, qui prendront… ou pas.

Quel rôle peut avoir un réseau comme covid-entraide dans le lien entre les groupes locaux ?

Il y a plusieurs choses. D’abord, ce que vous faites en ce moment (repérer des initiatives, faire des entretiens…) ça peut donner l’inspiration pour d’autres groupes. Et ça, il n’y a qu’un réseau national qui puisse le faire.

Ensuite, ça peut servir aussi au niveau politique. Tout ce qui est rassemblé comme témoignages peut servir après. Et sur des questions logistiques, concrètes, ça peut servir aussi d’avoir un groupe national, qui ait une plus grande force de frappe politique. Si par exemple on veut faire pression sur telle ou telle entreprise pour qu’elle se mette au service de la production de visières ou de masques, c’est important d’avoir un réseau fort.

Comment tu sens les temps qui viennent, à Morlaix et au-delà ?

À court ou moyen terme il va arriver de la pluie : ça, ça marche toujours à Morlaix ! Pour le reste c’est dur à dire. On a un point de vue biaisé quand on s’organise, parce qu’on voit surtout les infos émanant d’autres gens qui s’organisent. On a comme ça l’impression qu’il se passe quelque chose d’énorme, alors qu’en réalité il faut peut-être pas être si optimiste.
Personnellement, je pense que d’une manière ou d’une autre ça va revenir comme avant. L’heure va être aux retrouvailles, puis le quotidien et ses problèmes vont revenir au galop. Mais cette épidémie et les liens tissés vont rester dans les consciences, comme les Gilets Jaunes ou les lois travail sont restées. De crise en crise, ça laisse des traces de plus en plus fortes. Dommage qu’il faille toujours une crise pour bousculer un peu le quotidien des gens…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *