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Hors-les-murs #17 – La crise sociale (et la révolte ?) qui vient

Pour des centaines de millions de personnes à travers le monde, la crise sociale consécutive au « ralentissement » généralisé des économies se conjugue déjà au présent. Précaires ubérisés des services, intérimaires de l’industrie ou travailleurs migrants dans les pays riches, ouvrières du textile et soutiers de la production électronique à l’autre bout des chaînes de sous-traitance, sans parler de l’armée des travailleur.e.s informel.le.s : pour beaucoup, la pandémie est synonyme d’une situation critique.

Malgré les tentatives précipitées – et pour le moins aventureuses – de redémarrage économique par des gouvernants sidérés, tout laisse pourtant penser que la crise ne fait que démarrer. Au FMI, on s’angoisse : « L’ampleur et la vitesse de l’effondrement de l’activité ne ressemblent à rien de ce que nous avons connu au cours de notre vie. »

Partout, la situation ravive des questionnements existentiels que les soulèvements des dix dernières années ont déjà tenté d’inscrire à l’agenda : celui d’injustices devenues insupportables et de gouvernements incapables de répondre aux demandes les plus essentielles. Aujourd’hui face à la pandémie, sur qui l’effort doit-il reposer ? Pour l’instant, rien n’indique une volonté de modifier les logiques qui prédominaient avant la crise. Les populations accepteront-elles, une fois encore, de payer la facture ?

Le FMI prédit une récession mondiale historique (Le Monde)

La planète « doit s’attendre à une récession comme [elle] n’en a pas connu, en temps de paix, depuis près d’un siècle, prévient le quotidien Le Monde. Dans ses perspectives sur l’économie mondiale publiées mardi 14 avril, le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une contraction de 3 % du produit intérieur brut (PIB) de la planète en 2020, en prenant l’hypothèse d’une diminution de la pandémie de Covid-19 au second semestre de cette année. »

« L’éventualité d’une chute encore plus brutale en 2021 n’est pas exclue. Les conséquences économiques du « Grand Confinement », comme l’appelle désormais le FMI, en référence à la Grande Dépression de 1929, ne vont épargner aucun continent. »

Affamées, des ouvrières du textile manifestent en plein confinement (Guiti News)

Tout au bout des chaînes de production, les conséquences se font déjà durement sentir. Ainsi « au Bangladesh, deuxième atelier textile du monde, les commandes plongent, les usines s’arrêtent, les travailleurs sont mis à la porte, et les salaires ne sont pas payés, raconte Guiti News, media indépendant composé de journalistes réfugié.e.s et français.es. La faute au coronavirus ? La faute plutôt aux grosses marques de prêt-à-porter, celles qui pèsent plusieurs millions de dollars et qui refusent de payer leurs commandes. » (…)

« Âgées pour la plupart d’une vingtaine et d’une trentaine d’années, ces ouvrières ont manifesté toute la semaine, enfreignant l’ordre de confinement imposé depuis le 26 mars. Lundi et jeudi, elles ont bloqué les routes menant à la capitale et occupé certains quartiers. Nombreuses sont celles qui n’ont pas été payées depuis plus de deux mois. « Nous sommes affamées (…). Si nous n’avons pas de nourriture dans notre estomac, à quoi bon suivre le confinement ? Nous sommes plus inquiets de la faim ou du paiement de notre loyer que du virus », explique Brishti, l’une des 800 employés de la manufacture Tex Tailors. »

Le coronavirus, fardeau de trop pour un Liban déjà en crise (La Croix)

Déjà bien installées avant la crise du Coronavirus, les difficultés économiques s’aggravent pour des millions de Libanais.e.s, dont certain.e.s, raconte La Croix, « en viennent à commettre le pire : plusieurs personnes, minées par les soucis financiers, ont tenté de s’immoler par le feu. Un ouvrier au chômage, qui voulait vendre son rein pour payer son loyer, a suscité l’émoi. (…) L’impact pourrait être tout aussi grave pour le 1,5 million de réfugiés syriens qui ont fui le conflit voisin : jusque-là, ils « travaillaient dans l’agriculture et dans le secteur des services, mais ils ne sont plus en mesure de le faire ». »

À Tripoli, la deuxième ville du pays « où 57 % des ménages vivaient déjà, avant la crise, sous le seuil de pauvreté », des émeutes de la faim ont éclaté, avec des slogans faisant écho aux souffrances des ouvrières bangladaises : « Nous préférons être emportés par le coronavirus plutôt que de mourir de faim. »

Aux États-Unis, le chômage n’en finit plus de se propager (Libération)

Aux États-Unis aussi, la crise, qui ne semble pourtant faire que commencer, prend déjà des proportions dramatiques pour l’armée des précaires désormais sans emploi : « Avec la crise économique liée au Covid-19, le taux de chômage pourrait passer outre-Atlantique de 3,5 % en février à 20 % dès les prochaines semaines. Et atteindre, selon les pires scénarios, un pic à plus de 32 %. (…) En quatre semaines, depuis la mise en place des mesures de confinement mi-mars, les États-Unis comptent plus de 20 millions de nouveaux demandeurs d’emploi ». Autant dire que Donald Trump, désormais, marche sur un volcan.

Le confinement, une bombe sociale pour l’Italie (Mediapart)

En Italie, parmi les premiers pays frappés après la Chine, les effets sociaux du confinement et de la mise à l’arrêt de l’économie se font aujourd’hui durement sentir, comme le rapporte Mediapart : « En Campanie, la Banque alimentaire a noté une hausse de 45 % des demandes d’aide pour le mois de mars. Le syndicat agricole Coldiretti estime qu’un demi-million de personnes ont besoin d’une aide alimentaire d’urgence (…). Dans son édition du 27 mars, le quotidien économique Il Sole-24 Ore estime, lui, qu’en deux mois de quarantaine, plus de 260 000 familles italiennes pourraient passer sous le seuil de pauvreté. »

En Inde, le confinement aggrave la pauvreté à grande vitesse (Le Figaro)

En Inde, pays de 1,3 milliards d’habitants et déjà objet de l’une de nos dernières revues d’actualité, « la situation se tend chaque jour davantage, souligne Le Monde, et le gouvernement ne semble toujours pas avoir pris la mesure de la souffrance et de l’impatience des plus démunis. Il y a quelques jours à Surat dans le Gujarat, des travailleurs du secteur textile, des centaines de tisseurs, s’étaient regroupés sur une route pour demander que des bus les ramènent chez eux. Ils avaient mis le feu à des charrettes et s’étaient affrontés aux forces de l’ordre. »

Dans les quartiers populaires, « si on remplit le frigo, on chope le Corona » (Le Monde)

En France aussi, de nombreuses personnes sont déjà au bord de la rupture, comme le raconte Le Monde depuis Clichy-sous-Bois : « Mercredi 15 avril, ils étaient des centaines à patienter pour remplir leurs chariots de salades, courgettes, pommes, yaourts et crème fraîche. Sans débourser un centime. Organisée par le collectif Aclefeu et le centre social Toucouleurs, avec le soutien de la Fondation Abbé Pierre, cette distribution alimentaire était la troisième en huit jours. 190 personnes se sont présentées la première fois, 490 la deuxième, puis 750. »

« Les cinquante palettes de nourriture données par des anciens des quartiers, grossistes, semi-grossistes et vendeurs(…) n’ont pas suffi à répondre à la demande. Du jamais-vu. « Il y a urgence dans ces territoires, tout va se casser la gueule. Des centaines de personnes que nous ne connaissions pas sont en train d’apparaître sur nos radars. On ne sait pas comment elles vont trouver les ressources un mois de plus pour se nourrir. »

En Afrique du Sud, le confinement ravive les inégalités (RFI)

Alors que le pays est en confinement au moins jusqu’au 1er mai, le gouvernement du président Cyril Ramaphosa annonce un plan de 24 milliards d’euros. Dans les townships « la colère monte, raconte RFI, alors que les habitants n’ont presque plus de quoi se nourrir. Les manifestations se multiplient ces derniers jours, dans ces quartiers pauvres, se concluant souvent par des heurts avec la police. »

« Des scènes de pillages sont également de plus en plus nombreuses dans la région autour du Cap : lundi, deux camions chargés de vivres ont été attaqués et dévalisés. Hier, ce sont des magasins d’alimentation générale qui ont été pris pour cible dans la localité de Macassar, à l’est du Cap. »

Coronavirus : le monde au bord d’une explosion sociale majeure (Les Echos)

Face à cette situation pour le moins instable, le quotidien Les Echos, propriété via LVMH du milliardaire Bernard Arnault, s’inquiète – avec, il faut l’admettre, une certaine lucidité – d’une possible explosion sociale généralisée sur fond de récession économique : « Troubles sociaux, manifestations violentes, révoltes, voire révolution… Les risques d’effondrement de la société, mis sous le boisseau par les mesures de confinement adoptées dans la majorité des pays du monde, pourraient de nouveau faire irruption dans le paysage. »

Hors les murs – Nouvelles d’un monde bouleversé

Comment nous informer sur cette crise inédite ? Par son ampleur, sa rapidité, par les bouleversements qu’elle provoque dans nos vies, celle-ci nous sidère, nous inquiète, nous déstabilise et menace de nous faire perdre prise sur une réalité inconcevable il y a à peine quelques semaines. Continue, anxiogène, l’avalanche d’infos alimente le sentiment d’être submergé.e.s, dépassé.e.s. Il est pourtant plus que jamais nécessaire de comprendre, de donner un sens à ce que nous vivons, et donc de nous réapproprier les enjeux. Nécessaire pour ne pas être tenu.e.s à l’écart de décisions qui nous concernent tou.te.s, nécessaire pour maintenir notre capacité collective à agir et garder prise sur la situation.

C’est pourquoi chaque jour, nous publierons ici mais aussi sur Télégram et Facebook, une sélection d’informations fiables et vérifiées. Chaque jour, nous aborderons une nouvelle thématique pour tenter d’appréhender cette crise complexe et d’en examiner les nombreuses facettes.

Qui travaille encore et dans quelles conditions ? Que signifie « rester chez soi » selon où l’on se trouve ? Quels sont les effets sur les femmes de la pandémie et de sa gestion ? Pendant et après, comment tisser des solidarités ? Quel(s) monde(s) reconstruire ?… Dans le tourbillon d’infos, nous retiendrons les témoignages, enquêtes, tribunes, analyses… qui éclairent cette époque troublée. Cette sélection, non exhaustive, a bien-sûr vocation à être alimentée, complétée, discutée.

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2 réflexions au sujet de « Hors-les-murs #17 – La crise sociale (et la révolte ?) qui vient »

  1. […] les milieux populaires (voir Hors-les-murs #17 : La crise sociale (et la révolte ?) qui vient https://covid-entraide.fr/hors-les-murs-17-la-crise-sociale-et-la-revolte-qui-vient/). Dans de nombreux pays, la même affirmation désespérée résonne tel un écho à […]

  2. […] ont entraîné une dégradation des conditions d’existence pour les milieux populaires (voir Hors-les-murs #17 : La crise sociale (et la révolte ?) qui vient). Dans de nombreux pays, la même affirmation désespérée résonne tel un écho à […]

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