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Hors-les-Murs #24 – Chili, Soudan, Liban, Hong-Kong… les soulèvements populaires sont-ils confinés ?

Dix ans après une première vague de soulèvements populaires initiés dans les pays arabes, qui pour le meilleur comme pour le pire ont marqué le paysage mondial, l’année 2019 a vu le déclenchement d’une nouvelle et vaste série de révoltes. Si l’irruption en France des gilets jaunes est souvent considérée comme le point de départ de la séquence, il serait plus juste de rappeler le démarrage, deux mois plus tôt, d’un grand mouvement populaire à Haïti qui s’est lui aussi distingué par sa longévité. Mais c’est avec les puissantes révolutions soudanaise (décembre 2018), puis en Algérie (février 2019) et à Hong Kong (mars 2019) que la vague prend la forme d’une lame de fond. Celle-ci touchera ensuite quasi-simultanément l’Irak, l’Équateur, le Liban, le Chili (octobre 2019), puis l’Iran (fin novembre), avant de venir heurter le mur de la pandémie de Covid-19.

Entre la peur de la contamination et les mesures de gestion sanitaire souvent autoritaires décidées par les gouvernements, les soulèvements populaires de l’année 2019 sont-ils eux-aussi « confinés », entravés par la séparation des corps, la limitation des déplacements, l’interdiction de l’espace public ? Sont-ils au contraire « en sommeil » avant un prochain réveil ?

Partout, les conséquences de la pandémie sur le fonctionnement habituel des économies ont entraîné une dégradation des conditions d’existence pour les milieux populaires (voir Hors-les-murs #17 : La crise sociale (et la révolte ?) qui vient). Dans de nombreux pays, la même affirmation désespérée résonne tel un écho à l’échelle planétaire : « Plutôt mourir du Coronavirus que mourir de faim. » La crise économique sera-t-elle, comme c’est déjà le cas au Liban, l’étincelle qui rallumera les braises de la contestation ? Ou la répression profitera-t-elle des « états d’urgence » sanitaires pour étouffer les révoltes ? Hors-les-Murs vous propose un tour d’horizon de la situation dans plusieurs de ces pays.

Épisode 1 : l’Algérie, le Soudan et le Chili

En Algérie, le régime profite de la crise sanitaire pour mener sa répression à huis-clos (Le Monde)

En Algérie, ou le Hirak (mouvement de contestation) avait commencé en février 2019 et mené à la démission d’Abdelaziz Bouteflika, la crise sanitaire semble profiter au régime toujours contesté. Alors qu’une majorité des animateurs de la contestation ont appelé à une « trêve » des manifestations, le pouvoir, lui n’apparait absolument pas dans une logique de désescalade. Arrestations des figures du mouvement, procès expéditifs, censure sur les quelques médias indépendants…  « En cette période de confinement total des Algériens, le pouvoir en place active ses machines de répression et accélère la contre-révolution en essayant d’étouffer toutes les voix discordantes », soutient le Comité national pour la libération des détenus.

Au Soudan, les comités de résistance veillent sur la transition (et sur le virus) (Mediapart)

Au Soudan comme ailleurs, les mesures prises pour combattre la pandémie ont accru le rôle pouvoir central, le « conseil de souveraineté » chargé de conduire la transition démocratique prévue pour durer 39 mois. Constitué suite au mouvement révolutionnaire déclenché en décembre 2018 – sous la forme de manifestations dans tout le pays, de l’occupation durant presque deux mois du principal quartier de pouvoir de la capitale Khartoum, et de journées de grève générale qui ont réussi à mettre le pays à l’arrêt – l’instance composée de six civils et de cinq militaires a décidé d’élargir les mesures de confinement qui touchaient jusqu’ici principalement Khartoum, à la totalité du pays. Alors que la situation sanitaire a longtemps semblé sous contrôle, la veille du 1er mai 67 nouveaux cas de Covid-19 ont été détecté, portant le total des cas testés à 442.

Malgré le confinement, malgré aussi la crise économique qui s’installe et frappe les plus précaires, le mouvement populaire résistera-t-il au choc de la pandémie ? Celui-ci reste très ancré dans le pays, notamment via ses « comités de résistance » qui ont supplanté les comités de quartier d’ancien régime et ont établi un maillage très dense durant la révolution. Pour combattre le Covid-19, note Mediapart, « quelque 10 000 membres des comités de résistance sont aujourd’hui mobilisés dans tout le pays. Ils informent la population, collent des affichettes, distribuent des masques et des gants ».

Une victoire pour les Soudanaises : les mutilations génitales féminines interdites (New York Times)

La pandémie, en outre, n’a pas empêché des avancées importantes sur plusieurs fronts. En premier lieu, les Soudanaises, qui ont joué un rôle central au sein du processus révolutionnaire, ont obtenu l’interdiction et la pénalisation (jusqu’à trois ans de prison) des pratiques d’excision, qui frappaient selon les estimations 90 % des habitantes du pays. En second lieu, des poursuites ont été déclenchées contre l’ex-dictateur Omar Al-Bashir, renversé sous la pression du mouvement révolutionnaire en avril 2019 – ainsi que plusieurs caciques militaires et religieux de l’ancien régime – pour corruption et pour le coup d’État de 1989 qui avait, à l’époque, mis fin à une expérience démocratique de quatre années.

Au Chili, la pandémie de trop pour le pouvoir ? (The Conversation)

 Au Chili aussi, la pandémie semble avoir provoqué un retour au calme relatif, après des mois de contestations parfois très violentes. Ravivée par l’augmentation du prix du ticket de métro, la colère ont gagné les rues dès octobre 2019. Très rapidement, les revendications ont fleuri : démission du président Sebastián Piñera, accès à la santé et l’éducation, réduction des inégalités économiques qui rongent le pays, et enfin la promulgation d’une nouvelle constitution pour remplacer l’actuelle, issue du régime de Pinochet. Sur ce dernier point, le pouvoir avait fini par concéder un référendum qui devait se tenir le 26 avril et a été repoussé à octobre, crise sanitaire oblige.

Impossible de prédire si la contestation va se poursuivre ni quelle forme elle pourrait prendre, mais une chose est sûre : la gestion actuelle de la crise sanitaire ne peut qu’attiser les colères populaires. Pour les plus modestes : exposition accrue au virus, réduction des revenus du travail, difficulté à être traité ou soigné dans le système hospitalier etc. Loin de profiter de la crise pour se redorer le blason, le gouvernement chilien semble avoir misé sur la répression : état d’exception instauré le 18 mars, fermeture des frontières, couvre-feu, déploiement des forces armées etc.

Retrouvez la suite dans notre épisode 2 demain : Hong Kong, le Liban et l’Irak

Hors les murs – Nouvelles d’un monde bouleversé

Comment nous informer sur cette crise inédite ? Par son ampleur, sa rapidité, par les bouleversements qu’elle provoque dans nos vies, celle-ci nous sidère, nous inquiète, nous déstabilise et menace de nous faire perdre prise sur une réalité inconcevable il y a à peine quelques semaines. Continue, anxiogène, l’avalanche d’infos alimente le sentiment d’être submergé.e.s, dépassé.e.s. Il est pourtant plus que jamais nécessaire de comprendre, de donner un sens à ce que nous vivons, et donc de nous réapproprier les enjeux. Nécessaire pour ne pas être tenu.e.s à l’écart de décisions qui nous concernent tou.te.s, nécessaire pour maintenir notre capacité collective à agir et garder prise sur la situation.

C’est pourquoi chaque jour, nous publierons ici mais aussi sur Télégram et Facebook, une sélection d’informations fiables et vérifiées. Chaque jour, nous aborderons une nouvelle thématique pour tenter d’appréhender cette crise complexe et d’en examiner les nombreuses facettes.

Qui travaille encore et dans quelles conditions ? Que signifie « rester chez soi » selon où l’on se trouve ? Quels sont les effets sur les femmes de la pandémie et de sa gestion ? Pendant et après, comment tisser des solidarités ? Quel(s) monde(s) reconstruire ?… Dans le tourbillon d’infos, nous retiendrons les témoignages, enquêtes, tribunes, analyses… qui éclairent cette époque troublée. Cette sélection, non exhaustive, a bien-sûr vocation à être alimentée, complétée, discutée.

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