Publié par Laisser un commentaire

Hors-les-Murs #25 – Chili, Soudan, Liban, Hong-Kong… les soulèvements populaires confinés ? – Épisode 2

Dix ans après une première vague de soulèvements populaires déclenchés dans les pays arabes, qui pour le meilleur comme pour le pire ont marqué le paysage mondial, l’année 2019 a vu le déclenchement d’une nouvelle et vaste série de révoltes. Si l’irruption en France des gilets jaunes est souvent considérée comme le point de départ de la séquence, il serait plus juste de rappeler le démarrage, deux mois plus tôt, d’un grand mouvement populaire à Haïti qui s’est lui aussi distingué par sa longévité. Mais c’est avec les puissantes révolutions soudanaise (décembre 2018), puis en Algérie (février 2019) et à Hong Kong (mars 2019) que la vague prend la forme d’une lame de fond. Celle-ci touchera ensuite quasi-simultanément l’Irak, l’Équateur, le Liban, le Chili (octobre 2019), puis l’Iran (fin novembre), avant de venir heurter le mur de la pandémie de Covid-19.

Entre la peur de la contamination et les mesures de gestion sanitaire souvent autoritaires décidées par les gouvernements, les soulèvements populaires de l’année 2019 sont-ils eux-aussi « confinés », entravés par la séparation des corps, la limitation des déplacements, l’interdiction de l’espace public ? Sont-ils au contraire « en sommeil » avant un prochain réveil ?

Partout, les conséquences de la pandémie sur le fonctionnement habituel des économies ont entraîné une dégradation des conditions d’existence pour les milieux populaires (voir Hors-les-murs #17 : La crise sociale (et la révolte ?) qui vient). Dans de nombreux pays, la même affirmation désespérée résonne tel un écho à l’échelle planétaire : « Plutôt mourir du Coronavirus que mourir de faim. » La crise économique sera-t-elle, comme c’est déjà le cas au Liban, l’étincelle qui rallumera les braises de la contestation ? Ou la répression profitera-t-elle des « états d’urgence » sanitaires pour étouffer les révoltes ? Hors-les-Murs vous propose un tour d’horizon de la situation dans plusieurs de ces pays.

Épisode 2 : Hong Kong, le Liban et l’Irak

Pékin profite du coronavirus pour augmenter son emprise sur Hong Kong (Le Monde)

À Hong Kong, depuis le juin 2019, des manifestations massives réclamaient l’annulation d’un amendement de la loi d’extradition qui permettrait à la Chine continentale d’intervenir dans son système juridique jusqu’alors indépendant. Plus généralement, c’est contre le pouvoir de Pékin et pour plus d’indépendance et de démocratie que les manifestants ont rempli les rues. Le police gouvernementale a réagi avec une grande violence, interpellant 7 600 personnes, tandis que des milices suspectées d’appartenir à la mafia chinoise ont semé la terreur. Mais Hong Kong, qui se trouve à moins de 1000 km de Wuhan, épicentre de la pandémie, a pris des mesures drastiques pour lutter contre le Covid-19. Depuis le 1er janvier 2020, la révolte connait un coup d’arrêt forcé et aucune manifestation d’ampleur n’a eu lieu. Pourtant, comme nous vous en parlions déjà dans notre revue de presse Hors-Les-Murs #23, les manifestants hongkongais ne manquent pas d’inventivité. Les cortèges se déplacent en ligne et les slogans politiques s’incrustent dans le jeu vidéo Animal Crossing. De son côté, le gouvernement continue d’arrêter les opposants en allant les chercher chez eux. On ne peut pourtant plus les accuser d’être des “émeutiers”… 

La République populaire de Chine a profité de la panique liée à la pandémie pour ignorer le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures de Hong Kong. Le 17 avril, le Bureau de liaison chinois a affirmé avoir « toujours eu » un rôle de « supervision » sur les affaires de la région. Une déclaration illégale qui annonce sans doute une nouvelle réalité politique dans laquelle la Chine va pouvoir dicter l’ordre du jour à Hong Kong de manière beaucoup plus ouverte.  

Pandémie ou pas, les arrestations continuent (Mediapart)

Alors que Hong Kong se remet progressivement de la vague meurtrière du coronavirus, Jimmy Lay, 71 ans, un magnat de la presse et farouche opposant au Parti communiste chinois a été arrêté chez lui samedi 18 avril dernier. Depuis le début de la crise sanitaire, il est loin d’être le seul à avoir été arrêté pour des raisons politiques. Pour Avery Ng, figure du Parti de la ligue des sociaux-démocrates, « il s’agit de représailles claires et orchestrées de Pékin » qui « durcit sa stratégie en pleine pandémie et signifie ses priorités avec un signal très clair : que l’on soit vieux ou jeune, retraité ou actif, quiconque se battra pour défendre ses libertés sera arrêté ».

Les Libanais regagnent la rue face à l’aggravation de la crise économique (Le Commerce du Levant)

Au Liban, la révolution n’est pas non plus à l’arrêt. C’est au contraire une « version 2.0 de la Thaoura » (la révolution) qui se profile avec la reprise de manifestations dans le pays. Et celle-ci, en l’occurrence, s’annonce « sans concession », comme le note le journal libanais Le Commerce du Levant. Si la première vague déclenchée en octobre 2019 visait la corruption des élites, exigeait la fin d’un système politique basé sur le confessionnalisme religieux et le départ des gouvernants – « Tous ça veut dire tous ! » -, les manifestant.e.s redescendent cette fois dans la rue sous la pression d’une crise économique dévastatrice, devant laquelle le pouvoir reste exsangue.

À Tripoli, la grande ville du nord du pays surnommée « la mariée de la révolution », la manifestation du 27 avril s’est transformée en émeute. Les banques, rendues responsables de la situation et considérées comme un symbole du système en place, ont été prises pour cibles et parfois incendiées. L’armée, en réponse, a tiré à balles réelles, causant la mort d’un jeune homme, Fawaz al-Samman.

«L’inflation est telle qu’on ne peut plus rien acheter. On ne peut même plus nourrir nos enfants : on va mourir de faim si ça continue !», témoigne Bassel au Courrier du Levant. Le journal poursuit : « Pour Christine, une jeune étudiante, descendue manifester à Beyrouth place des martyrs la veille, «cette explosion de colère est le résultat de l’absence de réponse politique à des conditions sociales qui se détériorent». Même son de cloche pour Wissam, un consultant de 30 ans : «Les quartiers les plus défavorisés vont forcément avoir recours à des modes d’actions violents». Les préoccupations sanitaires arrivent loin derrière. «J’ai peur du coronavirus, mais j’ai encore bien plus peur de mon avenir», conclut Assad, un jeune ingénieur informatique. »

La rue en colère après la mort d’un manifestant à Tripoli (Mégaphone)

Le média indépendant Mégaphone a, de son côté, rassemblé des images des manifestations qui se sont à nouveau déroulées à Tripoli (comme dans d’autres régions du pays) le lendemain de la mort de Fawaz al-Samman, mardi 28 avril : « Colère de la rue à Tripoli après les funérailles du martyr Fawaz al-Samman. »

Pour les Irakiens, le “vrai virus” ce sont  les politiciens (L’Obs avec AFP) 

Depuis octobre 2019, les Irakiens manifestent contre leur État corrompu, l’absence de services publics de base et l’influence de l’Iran sur leurs gouvernants. Le peuple révolté a mis en place des campements anti-pouvoir et des dispensaires pour soigner les blessés de guerre. Dans le pays meurtri par deux décennies de guerre et d’ingérence occidentale, la pandémie de Covid-19 n’a pas arrêté les manifestant.e.s. Elle nourri au contraire d’autres revendications. Et dans les campements, les dispensaires ont été transformé en centre de prévention et de distribution de gel désinfectant. 

Depuis les débuts de l’épidémie en Irak, les manifestant.e.s continuent de se réunir sur la place Tahrir, à Bagdad. Et ils ont de nouvelles raisons d’être en colère : le prix  des médicaments en pharmacie a été multiplié par deux, trois ou même cinq, les médecins et hôpitaux manquent et le pays n’est tout bonnement pas prêt à faire face au virus. Fatima, une manifestante interviewée par l’AFP, déclare : “Le vrai virus, ce sont les hommes politiques.” Puis : “Déjà en temps normal, notre système de santé est complètement nul. Alors comment faire confiance à nos hôpitaux avec le nouveau coronavirus ? »

Les manifestant.e.s ne veulent pas d’un nouveau gouvernement corrompu (The Middle East Monitor) 

Un mois après les premiers cas, les Irakiens en lutte contre le pouvoir en place n’ont toujours pas quitté la place Tahrir. Ils s’insurgent notamment contre les assassinats d’activistes qui continuent à avoir lieu. C’est le cas de Umm Abbass, une célèbre militante tuée le 5 avril, à l’aube, lorsque des milices auraient pris d’assaut sa maison. Leur dernière revendication ? S’opposer à la nomination de Moustafa Al-Kazimi. Le 9 avril, l’ex-chef du renseignement a été désigné par le président Barham Salih pour tenter de former un gouvernement. C’est le troisième à être désigné, après deux tentatives ratées. 

Hors les murs – Nouvelles d’un monde bouleversé

Comment nous informer sur cette crise inédite ? Par son ampleur, sa rapidité, par les bouleversements qu’elle provoque dans nos vies, celle-ci nous sidère, nous inquiète, nous déstabilise et menace de nous faire perdre prise sur une réalité inconcevable il y a à peine quelques semaines. Continue, anxiogène, l’avalanche d’infos alimente le sentiment d’être submergé.e.s, dépassé.e.s. Il est pourtant plus que jamais nécessaire de comprendre, de donner un sens à ce que nous vivons, et donc de nous réapproprier les enjeux. Nécessaire pour ne pas être tenu.e.s à l’écart de décisions qui nous concernent tou.te.s, nécessaire pour maintenir notre capacité collective à agir et garder prise sur la situation.

C’est pourquoi chaque jour, nous publierons ici mais aussi sur Télégram et Facebook, une sélection d’informations fiables et vérifiées. Chaque jour, nous aborderons une nouvelle thématique pour tenter d’appréhender cette crise complexe et d’en examiner les nombreuses facettes.

Qui travaille encore et dans quelles conditions ? Que signifie « rester chez soi » selon où l’on se trouve ? Quels sont les effets sur les femmes de la pandémie et de sa gestion ? Pendant et après, comment tisser des solidarités ? Quel(s) monde(s) reconstruire ?… Dans le tourbillon d’infos, nous retiendrons les témoignages, enquêtes, tribunes, analyses… qui éclairent cette époque troublée. Cette sélection, non exhaustive, a bien-sûr vocation à être alimentée, complétée, discutée.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *