Publié par Laisser un commentaire

HORS-LES-MURS #5 – Le scandale des masques : mensonges d’État et consignes erratiques

Des annonces triomphales qui masquent mal une pénurie réelle, des stocks stratégiques évaporés, des tutoriels de fabrication publiés par des autorités sanitaires, des annonces pétaradantes de « pont aérien » avec la Chine, des États qui se ruent vers « l’or blanc » jusqu’à détourner des cargaisons sur les tarmacs… Chaque jour ou presque, le feuilleton des masques de protection s’enrichit d’un nouvel épisode invraisemblable. Ils sont devenus l’emblème de la gestion erratique, voire calamiteuse, de la pandémie par les autorités politiques et sanitaires. Vous n’avez pas tout suivi ? « Hors les murs » vous propose un petit récapitulatif. 

Le port du masque pour le grand public est encouragé, voire obligatoire, dans de plus en plus de pays. (LCI)

Après la Corée du Sud et Taïwan, où le port du masque en public est répandu depuis les débuts de la pandémie, plusieurs pays emboîtent le pas. Aux USA, Trump a « recommandé » aux citoyens de se doter de masques artisanaux le 3 avril. En Italie, une nouvelle ordonnance oblige à se protéger le nez et la bouche lors des sorties, y compris avec un foulard. En Slovaquie, le port du masque est maintenant obligatoire à chaque sortie. La République Tchèque encourage la confection de masques maison. En Autriche, à partir du 6 avril, les commerces devront donner gratuitement un masque bouche-nez à chaque client. En Ouzbékistan, les masques sont obligatoires dans toutes les grandes villes depuis le 29 mars. Pendant ce temps là, l’OMS s’en tient toujours à sa position initiale, craignant que le port généralisé diminue la rigueur des gestes barrières. Une réflexion est cependant en cours. « La pandémie évolue, les preuves et nos avis aussi » a déclaré son directeur, Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus.

Début avril, changement dans la stratégie française  (Le Parisien)

Le 3 avril, l’Académie de Médecine française a recommandé que le port de masques grand public, « alternatifs » auxmodèles  chirurgicaux, soit obligatoire pour toute la population. Jusqu’alors, les autorités politiques et sanitaires considéraient que la transmission par aérosol des personnes asymptomatiques restait négligeable et que l’application stricte des « gestes barrières » était suffisante. Celles-ci martelaient sur tous les tons qu’il ne servait à rien que le grand public se dote de masques – « ça n’est pas nécessaire de porter des masques dans la rue », disait Olivier Véran, le ministre de la Santé le 25 mars. 

Quand l’État ment autour de la pénurie. (Mediapart)

Une enquête de Mediapart a révélé les dysfonctionnements et les mensonges au sommet de l’État, qui ont conduit à la pénurie actuelle de masques chirurgicaux. Nous vous résumons ici ses principales conclusions : 

  • « Fin janvier et début février, le ministère de la Santé, conscient de la faiblesse des stocks d’État, n’a décidé de commander qu’une très faible quantité de masques, malgré des alertes internes.
  • Après ce premier fiasco, l’État a créé, début mars, une cellule interministérielle dédiée à l’achat de masques. Mais lors des trois premières semaines de mars, la cellule n’a pu obtenir que 40 millions de masques – une semaine de consommation au rythme contraint actuel. La cellule a notamment raté plusieurs possibilités de livraisons rapides.
  • Le gouvernement a caché cette pénurie pendant près de deux mois et, en fonction des stocks, a adapté ses consignes sanitaires sur le port du masque. 
  • Des entreprises dans des secteurs « non essentiels » de l’économie ont continué à consommer des masques, pour des raisons économiques. Exemple : l’avionneur Airbus, qui semble avoir bénéficié d’un traitement de faveur. 
  • Le gouvernement tente désormais de renflouer les stocks, avec une stratégie à 180° : il faut préparer la sortie de confinement, « où on sait qu’il faudra massivement équiper la population», ainsi que l’a admis la secrétaire d’État à l’économie, Agnès Pannier-Runacher, dans une réunion dont Mediapart a obtenu l’enregistrement. »

Quand les politiques de préparation à la pandémie des années 2000 sont oubliées (Revue Cairn)

Pour le sociologue Didier Torny, la pénurie actuelle de masques n’est pas uniquement imputable à la calamiteuse gestion de crise du gouvernement français. « Non seulement il n’y a pas eu de préparation en amont, mais c’est la pensée même de ce qu’est une préparation à la crise qui semble totalement absente des actions gouvernementales. […] Mais tout ce travail effectué dans les années 1990 et 2000… il ne semble rien en rester […] ! Le problème des masques n’est qu’une des conséquences, la plus immédiatement visible, de la disparition de cette forme de pensée. »

Les politiques de « préparation » à une pandémie – un risque connu et jugé comme « certain » par l’OMS depuis le début des années 2000 – développées entre 2004 et 2012 ont été oubliées, sacrifiées sur l’autel d’une logique comptable court-termiste. À la fin des années 2000, le stock stratégique de santé dépassait le milliard d’euros – près de 250 millions pour les masques. Mais la gestion de la pandémie de H1N1 en 2009 par les autorités est considérée comme trop dispendieuse. À partir de 2012, « la démobilisation et les coupes budgétaires vont réduire à presque rien ces dispositifs de préparation, dans une indifférence politique générale. » S’en suit la situation actuelle : « 1, on n’a pas les masques, 2, on n’a pas les tests, 3, on n’a pas les autres protections et 4, on n’a rien préparé… Il ne reste alors que des mesures extrêmes comme le confinement et la mise à l’arrêt d’une grande partie du fonctionnement économique et social. » 

Quand la principale usine de masque française a été sacrifiée du fait du désengagement de l’État  (France Inter)

« Alors que la France manque cruellement de masques face à l’épidémie de coronavirus, l’entreprise française de Plaintel, installée en Bretagne, qui pouvait en fabriquer jusqu’à 200 millions par an, a fermé en septembre 2018 après avoir été rachetée par un groupe américain ». L’État, qui était son premier client, s’est désengagé à partir de 2010. « À l’époque, la fermeture de l’usine a été considérée comme un non-évènement, s’indigne Serge Le Quéau, militant au syndicat Solidaires des Côtes-d’Armor. Jamais la question de l’utilité sociale de cette production de masques n’a été abordée. C’est la logique du marché qui a prévalu. Fabriquer des masques à un moindre coût en Chine ou en Tunisie paraissait sensé pour nos responsables politiques et économiques. On voit bien aujourd’hui que c’est totalement absurde!  »

La ruée internationale vers les masques en Chine (Courrier International)

« Pris au dépourvu par la pandémie, incapables de les produire eux-mêmes en nombre suffisant, les pays, notamment occidentaux, cherchent des milliards de masques, principalement en Asie : une situation qui conduit à faire fi des règles et du fair-play censés prévaloir dans les échanges économiques mondiaux ».

Historique de du port des masques en cas d’épidémie (New York Times) (Version française ici)

Les masques anti-épidémies, tels que nous les connaissons aujourd’hui, furent inventés en Chine il y plus d’un siècle, lorsque l’État Chinois tenta pour la première fois de contenir une épidémie par des moyens bio-médicaux en 1911. (…) Les masques n’étaient pas seulement un outil effectif de protection : ils servirent aussi d’excellents outils de communication publique pour affirmer la position de la Chine comme puissance moderne et scientifique. Le Docteur Wu le savait bien. Il s’assura que ses opérations anti-épidémiques soient méticuleusement photographiées, faisant de son masque un emblème des connaissances pionnières de la Chine, en avance sur la médecine de l’Ouest.

Les photos firent sensation à l’international : entre janvier et mars 1911, les journaux du monde entier publièrent des photos des masques du docteur Wu – qui ressemblent beaucoup aux fins masques blancs que nous connaissons aujourd’hui. Pas chers, faciles à produire et à porter, et dans la plupart des cas efficaces, ce fut un triomphe. Quand la grippe espagnole de 1918 frappa, les masques furent immédiatement adoptés. 

Pourquoi devrions-nous tous porter des masques (Medium)

« Compte tenu de l’objectif déclaré d’ « aplatir la courbe », toute réduction supplémentaire, même partielle, de la transmission serait la bienvenue – même celle que permettent les masques chirurgicaux ou les simples masques faits maison, qui n’aggraveraient pas les problèmes d’approvisionnement. Les dernières découvertes biologiques sur l’entrée du virus dans les tissus humains, de même que la balistique des gouttelettes de toux ou d’éternuement suggèrent que le principal mécanisme de transmission ne se fait pas par les aérosols fins mais par les grosses gouttelettes, ce qui justifie le port de masques chirurgicaux par tous. »

Hors les murs – Nouvelles d’un monde bouleversé

Comment nous informer sur cette crise inédite ? Par son ampleur, sa rapidité, par les bouleversements qu’elle provoque dans nos vies, celle-ci nous sidère, nous inquiète, nous déstabilise et menace de nous faire perdre prise sur une réalité inconcevable il y a à peine quelques semaines. Continue, anxiogène, l’avalanche d’infos alimente le sentiment d’être submergé.e.s, dépassé.e.s. Il est pourtant plus que jamais nécessaire de comprendre, de donner un sens à ce que nous vivons, et donc de nous réapproprier les enjeux. Nécessaire pour ne pas être tenu.e.s à l’écart de décisions qui nous concernent tou.te.s, nécessaire pour maintenir notre capacité collective à agir et garder prise sur la situation.

C’est pourquoi chaque jour, nous publierons ici mais aussi sur Télégram et Facebook, une sélection d’informations fiables et vérifiées. Chaque jour, nous aborderons une nouvelle thématique pour tenter d’appréhender cette crise complexe et d’en examiner les nombreuses facettes.

Qui travaille encore et dans quelles conditions ? Que signifie « rester chez soi » selon où l’on se trouve ? Quels sont les effets sur les femmes de la pandémie et de sa gestion ? Pendant et après, comment tisser des solidarités ? Quel(s) monde(s) reconstruire ?… Dans le tourbillon d’infos, nous retiendrons les témoignages, enquêtes, tribunes, analyses… qui éclairent cette époque troublée. Cette sélection, non exhaustive, a bien-sûr vocation à être alimentée, complétée, discutée.

; ; ; ; ; ; ; ;
Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *