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Le groupe d’entraide locale de Francheville en banlieue lyonnaise

  

A Francheville, dans la banlieue ouest de Lyon, un groupe covid-entraide est particulièrement actif. Entretien, avec Cyril, l’un des initiateurs du groupe. [VERSION COURTE POUR DIFFUSION ICI]

Racontez nous un peu l’histoire de votre groupe

L’initiative est partie de notre liste qui s’est présenté aux élections municipales, d’inspiration écolo et citoyenne et qui a fait un plutôt bon résultat avec un ballottage favorable au premier tour. Le confinement est arrivé et nous a laissés un peu pantois. Peu de jours après, vers le 18 mars un collègue de la liste fait un petit message parlant du réseau #COVID-ENTRAIDE France, en citant Corinne Morel-Darleux, avec laquelle j’ai siégé à la région de 2010 à 2014, et en qui j’ai grande confiance. En potassant le site j’ai découvert une philosophie d’action très intéressante et riche en terme de construction citoyenne et de participation. On a créé un groupe Telegram et un groupe Facebook, ce dernier ayant décollé rapidement avec aujourd’hui 200 personnes inscrites.

On a commencé par ouvrir l’échange autour de l’idée toute simple d’entraide, sans préciser de quoi il s’agissait. Sur ces entrefaites le maire a fermé les marchés de la commune. Francheville est une commune semi urbaine a proximité de la métropole de Lyon, mais c’est une commune assez étalée avec quatre petits marchés. Très rapidement les posts Facebook se sont focalisés sur la question alimentaire. Ça a été l’occasion d’organiser des circuits courts direct en relation avec les nombreux paysans que nous avons sur l’ouest lyonnais. Très rapidement l’entraide alimentaire s’est mise en place.

On a également essayé d’organiser l’entraide entre personnes dans des situations confortables et personnes plus fragiles (âgées, précaires, isolées…). On a ainsi mis en place des livraisons pharmaceutiques en collaboration avec les pharmacies de la commune, des livraisons de courses alimentaires également… Mais pour le moment nous avons une offre largement supérieure à la demande en terme d’entraide. Ayant trop de personnes motivées à rendre service, nous avons contacté la Croix Rouge et certaines personnes de notre groupe ont participé à certaines de ses actions. Nous coopérons aussi avec l’association lyonnaise La ville a vélo : ils et elles ont créé une équipe de coursiers solidaires pour des transports de colis sur la métropole et suite à un accord et une mise en commun des moyens les membres de notre groupe relayent les coursiers solidaires sur notre commune

Les personnes qui sont connectées sur internet sont plutôt jeunes, actives et portées sur les initiatives, tandis que les personnes isolées et âgées n’ont pas internet et encore moins Facebook ! Difficile donc de rentrer en contact avec elles ! En suivant les propositions du réseau covid-entraide, nous avons fait un tract que nous avons cherché à diffuser dans les boites aux lettres des personnes qu’on supposait en difficulté. Petit a petit les gens prennent connaissance de notre existence et nous sollicitent. On a par exemple eu une sollicitation d’une enseignante de la commune et qui cherche des ordinateurs pour équiper des familles qui n’en sont pas doté. Plusieurs ordinateurs devraient être ainsi donnés dans ce cadre.

On a par ailleurs été contacté par une agence web qui conçoit d’habitude des sites pour des grosses entreprises et qui nous a proposé de mettre à disposition une plateforme d’entraide en ligne. Un outil qui permet de repérer les personnes qui sont en proposition d’aider par rapport à celles et ceux qui souhaitent être aidées. Mis en ligne depuis quelques jours ce site est une plateforme de mise en relation des personnes, de partage d’information, et à terme il pourra également être un outil de collaboration : constituer un groupe de discussion, monter une action… Ce site constitue une boite a outil qui peut être mise à la disposition des habitants.

Comment vous êtes vous appuyés sur l’existant ?

Nous avons rapidement noué des contacts avec le reste de la commune : l’association des anciens, le CCAS, les commerçants… La Mairie a sans doute identifié notre initiative comme une démarche politique, ce qu’elle n’est pas même si de nombreuses personnes du groupe sont issues de notre liste. Il y a comme une course de vitesse entre la commune et nous. Comme par hasard la municipalité prend des initiatives similaires aux nôtres quelques jours après nous. On se rend compte que notre réseau est clairement un contre-pouvoir qui pousse la Mairie a faire des choses qu’elle ne ferait pas sans notre impulsion. Ce fût le cas pour les marchés qui ont rouvert mais aussi pour les masques produits par des couturiers bénévoles qui œuvrent gracieusement, en lien avec les pharmacies, pour les personnes qui n’ont pas les moyens. Quelques jours après le lancement de cette action sur notre groupe Facebook, la Mairie achetait des masques pour en distribuer de son côté. Nous orientons par ailleurs ceux qui ont les moyens vers les couturier.e.s professionnels de la commune.

Il y a plus de quinze ans, la commune avait monté des conseils citoyens qui ont fonctionné pendant deux mandats. Ce réseau a fait émergé de nombreuses initiatives citoyennes et s’est récemment réactivé autour de covid-entraide. Le fait que nous soyons pour un certain nombre acteurs dans la vie de la commune depuis longtemps a permis aux commerçants de nous rejoindre rapidement d’une part et de créer de la confiance avec les habitants d’autre part. Les tâches se répartissent donc bien et en complémentarité : c’est le cas par exemple pour les masques qui, pour les masques en tissu faits maison, sont en partie vendus, en partie distribués gracieusement et, pour les masques chirurgicaux, seront distribués bientôt par la Mairie. Les tâches se répartissent bien car il y a une confiance préexistante entre les acteurs ;sans cela cela aurait été beaucoup plus difficile, d’autant qu’on ne peut pas se voir : la proximité historique, liée au passé de la commune, est essentielle. Quand on est une commune de taille moyenne comme Francheville avec 15000 habitants, il y a plusieurs quartiers qui s’organisent d’ores et déjà entre eux avec leur propre tissu associatif, artistique, confessionnel… Ces tissus drainent de la sociabilité et de la reconnaissance : se mettre en lien avec eux de manière horizontale est essentiel. Si cette confiance était trahie cela s’arrêterait certainement de fonctionner rapidement.

Comment vous organisez vous entre vous ?

Nous sommes quelques uns à l’origine de cette initiative et d’autres membres de la liste nous ont suivis. Aujourd’hui nous avons cinq modérateurs (dont quatre sont membres de la liste électorale) qui se réunissent en visio une fois par semaine pour discuter. Mais sur le groupe Facebook, de nombreuses initiatives sont prises directement par les gens. Par rapport à la production de masques, la gestion des fruits et légumes, de nombreuses personnes se sont retrouvées à coordonner des actions. Chaque fois que quelqu’un propose une initiative nouvelle d’entraide, on essaye de faire en sorte que cette personne prenne en charge la coordination. Sont admis dans ce groupe les personnes qui habitent et/ou travaillent à Francheville et s’accordent d’axer leurs action autour de l’entraide avec les plus fragiles dans la situation actuelle. Nous cherchons à être très discret dans la modération des échanges sur le groupe Facebook, en recentrant les post sur l’entraide et l’auto-organisation. Est-ce que demain on devra monter quelque chose de plus organisé, comme une association ? Je n’en suis pas sûr.

Évidemment les futures élections vont à la fois faire évoluer ce réseau ; le réseau va faire lui même évoluer nos manière de nous positionner. On accorde beaucoup d’importance à bien séparer les rôles, certaines personnes se positionnent pour porter l’action publique dans les temps à venir, et d’autres personnes s’auto-organisent. Il est clair que l’initiative de départ de ce réseau d’entraide est issu d’une liste électorale mais on a dès le départ voulu mettre une étanchéité entre notre action politique et la mise relation des actions citoyennes. On a rejeté toutes les invitations des groupes politiques, y compris le nôtre, et on a veillé à ce que les propos dans les posts (sans censurer d’emblée, on oriente seulement) restent non pas a-politique mais indépendants d’une démarche politicienne. C’est important pour nous que toutes les personnes puissent s’exprimer. Ainsi, individuellement, des personnes issus des trois listes présentes aux élections ont rejoint notre réseau d’entraide. Il nous semble donc que cette idée de créer un réseau en dehors de tout engagement politique a fonctionné : une confiance s’est installée entre les membres du groupe qui étaient bien conscients de l’origine de l’initiative et en même temps de la volonté de séparer les choses. Nous ne sommes pas du tout frustrés que la mairie nous pique des idées, bien au contraire, c’est fait pour ça ! Nous ne revendiquons aucune paternité. Nous avons le soucis que ce qu’on a poussé à faire émerger rejaillisse ailleurs et puisse être porté par d’autres. On se prépare également à faire tourner la responsabilité des modérateurs.

Et la suite alors ?

Bon an mal an, partant d’une situation contrainte, où les personnes étaient abasourdies par l’épidémie, on arrive à une situation où de plus en plus les gens s’auto-organisent, se solidarisent et commencent à pousser des thèmes qui vont au-delà de la seule épidémie et qui vont vers le vivre ensemble. Ainsi on discute pas mal du vélo : le vélo n’est-il pas une meilleure façon de se déplacer plutôt que d’accélérer les transports routiers ? Ou pourquoi ne pas éteindre les lumières la nuit dans les rues ?

Les thèmes de la vie pratique prennent une répercussion plus importante et deviennent une thématique plus importante, poussée par le contexte actuel. Ce qui est intéressant c’est qu’on peut, par des démarches de réseau auto-organisé et de mise en relation, trouver des complémentarités entre l’action publique, l’action citoyenne, et l’action privée-commerciale. L’action locale est trop importante pour être confiées aux seuls élus. La situation stimule l’entraide entre les gens et nous espérons que cela va perdurer. Les élus se rendent compte que les habitants peuvent spontanément développer leurs propres outils et leurs propres initiatives. Tout ce qui s’est passé sera très utile pour demain. Il faut que les gens puissent s’auto-organiser sans attendre que les acteurs publiques et privés le fassent à leur place.

En quoi covid-entraide vous a été utile ?

La philosophie d’action et les valeurs portées par covid-entraide nous ont inspiré ainsi que les outils d’auto-organisation proposés. Le fait de se reconnaître d’emblée dans ces valeurs d’autonomie et de solidarité a permis de se lancer. Par ailleurs les fils Telegram sont utiles pour se relier sur le territoire, il y a d’autres groupes dans la région lyonnaise qui peuvent mettre en place des actions à une échelle plus large. La Métropole a mis en place un site d’initiative de même qu’une commune voisine suite à une initiative municipale, on se met en lien pour le moment.

Facebook : https://www.facebook.com/groups/978446115882720/?ref=share

Courriel covidentraidefrancheville@gmail.com

Site : https://francheville.solidarites-locales.fr/