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Des récups solidaires à Ivry-Vitry

Dans le réseau des squats de la banlieue sud-parisienne, comme à plein d’autres endroits, on n’a pas attendu le covid-19 pour s’organiser et répondre en commun aux nécessités de la vie. Cornelius, habitant de Vitry, nous raconte comment leurs habitudes de ravitaillement collectif ont été prolongées et mises au service, 5 fois par semaines, des gens laissés sur le carreaux par le confinement.

On se parle après une première partie de journée bien remplie pour toi, faite de récup de nourriture et de distribution. Tu me racontes un peu ?

On est allés avec deux camarades de mon lieu d’habitation à Rungis pour récupérer des vivres. C’est quelque chose qu’on a l’habitude de faire : une fois sur place, on demande à des distributeurs avec qui on a l’habitude de traiter s’ils ont des pertes qu’ils accepteraient de donner à des associations. On organise ça conjointement avec mon collectif de vie et avec d’autres collectifs qu’on connaît depuis assez longtemps.Aujourd’hui ça n’était pas terrible : on n’a pas pu récupérer grand-chose. On était partis avec deux camions et on a à peine pu en remplir un ! Beaucoup d’associations étaient également sur place, et certaines sont venues plus tôt que nous.

Deux camions ! Ca paraît énorme : vous arrivez à les remplir d’habitude ?

Depuis la semaine dernière ça se tarit un peu. Mais avant oui : certains distributeurs avaient vraiment beaucoup à jeter. Maintenant, ils commencent à adapter leurs commandes au confinement, donc il y a moins de choses, ça redevient des recups « normales ». Mais au départ, c’est eux qui nous ont conseillé deux camions, et ça valait le coup ! On ramenait par exemple plein de roquette, salades, avocats, pastèques etc.

Et la suite de la journée, après la récup ?

On répartit la nourriture entre différents collectifs et assos. On essaie de partager avec les gens qu’on connaît, quand on est sûrs que ça va être bien utilisé. Donc après la récup, on est allé voir l’asso Solidaritess (tess comme cité !) qui est basée à Ivry. Il y avait les bénévoles de l’asso qui nous ont accueillis : on commence à se connaître un peu donc c’est un moment sympa. Il y avait des journalistes du Val de Marne qui prenaient des photo et interrogeaient un responsable de l’asso. On a d’abord aidé les Restos du coeur à décharger, puis on vidé notre propre camion. Tant qu’on était là, on en a profité pour aider à décharger un frigo offert par un bénévole à l’association. Voilà pour le résumé de la journée, 7h-12h !

Tout ça, ce sont des choses que vous aviez déjà l’habitude de faire. Le confinement vous a obligé à étendre ce fonctionnement pour aider à nourrir des gens laissés sur le carreau ?

Oui, on faisait déjà deux récups par semaine pour Ivry-Vitry, partagées entre plusieurs collectifs. Une était essentiellement destinée à une association, La Pagaille, qui fait qui fait des cantines à prix libre et distribue des paniers alimentaire. La seconde servait à alimenter trois ou quatre lieux de vie. Maintenant, depuis le début du confinement, on est passés à la vitesse supérieure : on a obtenu des laisser-passer de la mairie pour y aller avec 3 collectifs (2 squats et une coloc), au total 5 fois par semaine.C’était nécessaire, on a entendu que beaucoup de gens étaient en galère parce qu’il y avait moins de permanences des Restos du coeur et du Secours populaire. De notre côté, on avait des contacts avec l’association Solidaritess qui fait des distributions mais a besoin d’être approvisionnée. Et bien sûr, on continue de garder une partie pour nos lieux de vie. Il y a aussi des familles qui sont dans des squats avec qui on a pu partager pour la première fois : cette situation d’urgence nous a poussé à nous mettre en lien avec elles !Par contre, on fait moins la fine bouche : avant on récupérait que du bio, maintenant on cherche de la nourriture avant tout.

Comment vous vous organisez entre collectifs, sans habiter tous ensemble ?

On a l’habitude de fonctionner ensemble, donc ça facilite. On est déjà en contact et on se met d’accord par téléphone. Ensuite il y a quelques aller-retour logistiques, pour récupérer par exemple la carte d’acheteurs qui permet de passer au péage de Rungis. Au début on avait qu’une carte donc on devait aller d’un lieu à l’autre pour la récupérer ! Maintenant on a deux cartes, c’est plus facile. Même chose pour les laisser-passer que nous donne la mairie d’Ivry et qu’il faut aller chercher, car ils sont renouvelés chaque semaine. Mais à part ça, ça n’est pas trop lourd comme orga logistique, parce qu’on a déjà l’habitude et les outils.

Tu sais à combien de personnes distribue Solidaritess ?

Bonne question, je ne sais pas exactement. Eux font 3 permanences par semaines, et il y a un panier par semaine et par famille : vu tout ce qu’on ramène, je pense qu’il y a beaucoup de monde. J’ai vu des queues assez longues devant leur local. Je dirais 150 / 300 personnes, mais c’est à confirmer…

Ces récups vous donnent l’occasion de voir un peu de monde : les travailleurs de Rungis, les militants associatifs… Qu’est-ce que vous apprenez sur la façon dont les gens vivent la situation ?

On a eu quelques échanges avec des vendeurs. Un gars qui bosse à la halle aux fromages nous racontait par exemple qu’un travailleur avait exercé son droit de retrait, donc ils étaient moins nombreux pour le taff. Ces deux dernières semaines on a l’impression d’une reprise de l’activité, il y a beaucoup plus de camions à Rungis. Dans la halle aux fromages, on dirait qu’il n’y a pas de confinement : ça bouillonne de monde le matin ! Avec les gens de Solitari’tess par contre on n’a pas souvent le temps d’échanger, mais sur la durée on apprend à se connaître. Aujourd’hui on a pu parler un peu plus, du flicage policier, de la situation économique, des risques de voir la mise en place de mesure anti-sociale pour « redresser l’économie ». C’est des choses sur lesquelles on doit être très vigilants et c’est bien de pouvoir en parler.

Il y a des difficultés particulières que vous rencontrez ? Des choses plus galères que prévu ?

Ca roule bien. Juste une fois on s’est retrouvé avec tellement de nourriture qu’on n’arrivait pas à écouler. On a dû mettre des cagettes devant chez nous pour que les gens se servent. Ça a marché un peu, mais pas tant que ça : de base les gens hésitent à prendre des trucs dans la rue,  et en ce moment y a forcément beaucoup moins de monde dehors ! Donc on a dû mettre au compost… Mais bon, tellement de choses finissent à la poubelle dans cette société, on fait le max pour pas jeter mais c’est inévitable.Après on a des discussions internes autour des gestes barrières : comme on habite dans des lieux collectifs, il ne s’agit pas qu’on contamine tout le monde en faisant les recups ! Du coup on a mis en place un protocole sanitaire : on a des gants et des masques là-bas, et en rentrant on change de fringues, on prend une douche, on laisse les cagettes en quarantaine un moment.

Le milieu militant est parfois un peu divisé en ce moment. D’un côté on voit dans l’entraide une valeur fondamentale, mais de l’autre on ne veut pas faire de la charité, c’est-à-dire travailler bénévolement pour pallier aux manques de l’État, et risquer de stigmatiser les gens qu’on aide. C’est dur de se situer par rapport à ça ?

C’est pas toujours facile. Parfois on est un frustrés, politiquement parlant. On a surtout un rôle logistique avec les récups et les distribes : en ce  moment vu le contexte on n’est pas en contact avec les gens qu’on aide, donc c’est dur de construire les liens durables qu’on aimerait.Heureusement, c’est quelque chose qu’on fait plus sur le long terme par d’autres assos ou collectifs  comme La Pagaille, le PUG (production de legumes pour les luttes sociales) ou Chaud Bouillon (une cantine de ravitaillement des luttes). Des choses se sont construites dans la durée, et tout ça permet de se reconnaître et de se retrouver le moment venu. Par exemple, à l’occupation de l’incinérateur d’Ivry pendant la grève des retraites, on a constaté qu’on était déjà plein à se connaître, via tous ces réseaux qu’on avait tissés. Aujourd’hui encore on s ‘est aperçu qu’un des vendeurs de Rungis connaissait déjà La Pagaille et proposait même de livrer directement des invendus à Ivry, où il habite, et qu’une autre personne, membre de Solidaritess,  avait un super souvenir d’une grosse soupe qu’on avait cuisinée pour l’arrivée d’ une marche aux flambeaux à Ivry contre la réforme des retraites. On se rend compte comme ça qu’on a des liens qui préexistent !Les cantines, les récups, les distributions, ça permet aussi des liens politiques mais ça prend du temps. Ça peut passer pour de la charité, mais en réalité des contacts se nouent, et sur le long terme ça se retrouve dans des luttes futures !Dans les circonstances actuelles il nous manque peut-être un aspect plus contestataire, offensif. Mais c’est des choses qu’on retrouve à d’autres moments, par exemple récemment dans le soutien aux travailleurs sans papier de Chronopost à Alfortville : il y a eu une grosse mobilisation et beaucoup de régularisation ont été obtenues !

Les squats n’ont pas toujours bonne presse, or là on voit bien que les outils déjà en place et les habitudes d’agir collectif vous ont permis de mettre en place une solidarité rapide et efficace, là où d’autres gens galèrent. C’est important pour toi de mettre ça en avant en terme d’image? Ou bien penser ces enjeux là paraît déplacé dans les circonstances ? 

Parfois à Rungis ou lors de repas de soutien on nous demande qui on est et d’où on vient On n’a pas de ligne directrice pour répondre à ça : certaines personnes se présentent à titre individuel, d’autres à titre associatif (la Pagaille, Chaud  Bouillon), d’autres encore se présentent comme des collectifs de squatteurs, avec un discours plus directement politique. Il peut y avoir un enjeu à ce niveau là, oui : briser certaines barrières mentales, permettre des jonctions. Les squats ont parfois la réputation d’être des lieux très fermés et difficilement accessibles : on essaie de manière générale de se montrer ouverts aux gens du quartier, d’organiser des événements à prix libre etc. Je le vois surtout comme un enjeu d’ouverture, pour permettre des jonctions. Mais ça avec le confinement, c’est quelque chose qu’on peut plus trop faire… Alors on se pose la question autrement : qu’est-ce qu’on peut apporter à l’extérieur ?

Qu’est-ce que tu imagines toi, pour la suite ? Et qu’est-ce que tu espères ? Est-ce qu’on va revenir à la normale ? Est-ce qu’on doit revenir à la normale ?

Il y a des choses à garder. Les Brigades de solidarité populaire me paraissent par exemple être une initiative intéressante, comme fédération de réseau qui a un sens politique offensif. J’espère que ce ne sera pas qu’un feu de paille, et que ça va tenir dans la durée, rassembler des gens, et permettre de sortir de l’entre-soi militant. C’est quelque chose qui nous tient à cœur à nous aussi : on  essaie de pas renouveler des erreurs qu’on a pu faire, de mettre à distance un certain purisme militant, de prendre soin de l’inclusivité.Pour la suite, on a de quoi avoir peur : l’augmentation de la surveillance généralisée, la reprise de la croissance forcenée qui muselle beaucoup de personnes, le risque de maintien de l’interdiction des rassemblement qui va peser sur les luttes… Il va falloir être très vigilant dans les mois qui viennent. On a envie que les liens créés avant et pendant le confinement perdurent et s’intensifient, et permettent d’ouvrir plein de possibles. Il faut préparer les luttes à venir face à la contre-attaque libérale en train de se mettre en place. Sortir du paradigme des quelques privilégiés qui gèrent le bifteck !


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