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Hors-les-murs #15 – En Inde, confinement sous haute tension

En Inde et ses 1,3 milliard d’habitants, la catastrophe sanitaire, sociale et humaine se joue à très grande échelle. Le 24 mars, un confinement y a été instauré de manière brutale, en quatre heures, maintenant des millions de travailleur.e.s bloqué.e.s loin de leur région d’origine. Sa prolongation, annoncée le 14 avril par le gouvernement nationaliste de Narendra Modi, est tombée comme un couperet pour toutes celles et ceux qui espéraient alors se rapprocher de leurs familles.

Qu’il s’agisse de se loger, de subvenir à ses besoins matériels et alimentaires immédiats, de se protéger du virus, ou qu’il s’agisse des violences policières consécutives à l’application des mesures prises par le pouvoir, les classes populaires, littéralement « enfermées dehors » et privées du luxe du confinement, sont plongées dans la précarité et l’angoisse la plus totale. Selon un dirigeant d’Oxfam, la politique menée en Inde, loin d’être humanitaire, relève d’une « logique punitive »

« Ce n’est pas le virus qui va nous tuer, c’est la faim ! » (Courrier international)

Peu après l’annonce du prolongement par le Premier Ministre, plus d’un millier de personnes ont protesté ce mardi 14 avril en gare locale de Bandra, à Mumbai : « Laissez nous rentrer chez nous ! » ; « Le virus ne nous tuera pas mais la faim, si! » La manifestation a été dispersée à coups de lathis, ces bâtons qu’utilise la police indienne. Quelques jours plus tôt, au Gujarat (Etat du nord-ouest) des travailleurs.euses de l’industrie textile manifestaient déjà pour signifier leur détresse et leur colère.

Confinement et répression : « Des victimes collatérales par millions » (Politis)

Sur le sous-continent, la crise sanitaire vient exacerber des inégalités sociales déjà insupportables. Le pays manque d’équipements de protection personnelle, les infrastructures de santé sont débordées et réparties de manière très inégalitaire. « En Inde, relève Politis, l’application stricte de la distanciation sociale (…) relève du privilège. L’un des plus grands bidonvilles d’Asie, situé à Mumbai, a beau avoir été bouclé après la détection d’un troisième cas d’infection, le 4 avril, ses habitants n’ont pas d’autre choix que de sortir de leur pièce unique pour accéder à l’eau et aux toilettes. »

Malgré un plan de 20 milliards d’euros – jugé largement insuffisant et inadapté par la société civile -, la crise sanitaire est devenue crise humanitaire, aggravée par les violences policières. Pour répondre aux mouvements de foule et restreindre les migrations, la police réprime à coups de lathis – des bâtons en bois ou en bambous. Elle inflige des punitions dégradantes et infantilisantes à celles et ceux qui ne peuvent respecter le confinement de même, parfois, qu’à des bénévoles distribuant des rations. 

Le coronavirus attise la haine anti-musulmane (New York Times)

Dans les médias et certains discours politiques, le virus est assimilée à un agent étranger propagé par les musulman.es sous la forme d’un « covid-jihad ». Une stratégie politico-médiatique de criminalisation qui rappelle les récents évènements qui se sont déroulés en Inde ces derniers mois dans le cadre de la réforme de la loi sur l’accès à la citoyenneté – citizenship amendment act. Fin février, un lynchage pro-hindou avait fait 50 morts en quelques jours dans les quartiers musulmans du nord de Delhi.

Un célèbre missionnaire musulman inculpé par les autorités (La Croix)

« Muhammad Saad Khandalvi, leader indien de l’organisation Tablighi Jamaat, a été inculpé pour homicide mi-avril », relève le journal La Croix. Si la Tablighi Jamaat (plus grand mouvement missionnaire musulman au monde) a bien organisé un rassemblement qui a pu constituer un foyer de propagation du virus début mars, le confinement n’était pas encore de rigueur et le Ministère de la Santé déclarait encore que le coronavirus n’était pas une urgence sanitaire. De nombreux autres rassemblements religieux (hindous, sikhs) ont également eu lieu, parfois même après l’annonce du confinement général (lockdown). Sans que ceux-ci ne soient stigmatisés et criminalisés dans les discours publics.  

La mise en scène du confinement par Narendra Modi (Libération)

De leur côté, le gouvernement et le premier ministre mettent en scène une communication très populiste. De nombreuses vidéos en témoignent : sur l’une, le premier ministre expliquant respecter assidument le confinement, entouré de plusieurs collaborateurs lors d’une réunion ; sur une autre, encourageant les citoyen.ne.s à faire du yoga ; sur une troisième, appellant à une union symbolique de la patrie indienne en allumant des bougies le 9 avril ou, plus tôt, à faire du bruit à 5h du soir pendant cinq minutes pour remercier le personnel soignant et les personnes encore en activité… « Certains, zélés, dépassent même les instructions et descendent dans la rue, se rassemblent en groupes pour mener des mini-processions bruyantes. Ci-gît la précieuse distance sociale. Baissez le rideau. » note Libération.

« Quand la liberté de la presse est atteinte par le coronavirus » (The Wire.in)

Parallèlement, le gouvernement a tenté de museler la presse indienne en se tournant vers la Cour Suprême pour interdire aux journalistes de répandre des infos sur la pandémie sans qu’elles ne soient validées. La Cour Suprême a retoqué cette demande, mais a tout de même laissé la voix ouverte à une possible dérive puisqu’elle demande tout de même aux médias indiens de s’en référer aux bulletins officiels lorsqu’ils traitent du Covid-19.  Le ministre en chef de l’Uttar Pradesh, l’extrêmiste Yogi Adityanath, a porté plainte contre le média TheWire.in pour avoir rapporté sa participation à un rassemblement religieux hindou le 25 mars, premier jour du confinement.   

En Inde, l’accès total à internet est une priorité pour limiter la propagation (Amnesty International)

L’accès à Internet étant toujours restreint dans l’État du Jammu-et-Cachemire, sous couvre-feu depuis l’été dernier quand le gouvernement a décidé de révoquer le statut d’autonomie de la région, Amnesty international souligne que la lutte contre la pandémie passe également par le respect des droits humains : « La pandémie suscite une angoisse croissante, et de telles restrictions sur le contenu et la diffusion de l’information ne peuvent qu’ajouter à la panique. Cela diminue la capacité de la population à évaluer les risques de manière précise et à prendre des précautions en conséquence. Le gouvernement doit adopter une démarche de protection de la santé publique qui soit respectueuse des droits, et rétablir l’accès à l’Internet 4G en Inde. » 

Pendant la pandémie, la chasse aux intellectuels se poursuit (Le Monde)

Dans le même temps, « en dépit de la crise sanitaire et humanitaire due au nouveau coronavirus, souligne Le Monde, l’Inde poursuit sa politique de répression à l’égard des opposants au pouvoir en place. Mardi 14 avril, l’universitaire et militant des droits de l’homme Anand Teltumbde et le journaliste Gautam Navlakha ont été arrêtés par la National Investigation Agency, l’organe chargé de la lutte antiterroriste dans le pays. » Face à cette situation, Amnesty International a lancé une pétition exigeant la libération des défenseur.e.s des droits humains détenu.e.s en Inde.

En photo : Trois agents de la police indienne à Delhi (© Sid_Y)

Hors les murs – Nouvelles d’un monde bouleversé

Comment nous informer sur cette crise inédite ? Par son ampleur, sa rapidité, par les bouleversements qu’elle provoque dans nos vies, celle-ci nous sidère, nous inquiète, nous déstabilise et menace de nous faire perdre prise sur une réalité inconcevable il y a à peine quelques semaines. Continue, anxiogène, l’avalanche d’infos alimente le sentiment d’être submergé.e.s, dépassé.e.s. Il est pourtant plus que jamais nécessaire de comprendre, de donner un sens à ce que nous vivons, et donc de nous réapproprier les enjeux. Nécessaire pour ne pas être tenu.e.s à l’écart de décisions qui nous concernent tou.te.s, nécessaire pour maintenir notre capacité collective à agir et garder prise sur la situation.

C’est pourquoi chaque jour, nous publierons ici mais aussi sur Télégram et Facebook, une sélection d’informations fiables et vérifiées. Chaque jour, nous aborderons une nouvelle thématique pour tenter d’appréhender cette crise complexe et d’en examiner les nombreuses facettes.

Qui travaille encore et dans quelles conditions ? Que signifie « rester chez soi » selon où l’on se trouve ? Quels sont les effets sur les femmes de la pandémie et de sa gestion ? Pendant et après, comment tisser des solidarités ? Quel(s) monde(s) reconstruire ?… Dans le tourbillon d’infos, nous retiendrons les témoignages, enquêtes, tribunes, analyses… qui éclairent cette époque troublée. Cette sélection, non exhaustive, a bien-sûr vocation à être alimentée, complétée, discutée.

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Hors-les-murs #13 – Durant l’épidémie, la police se déchaîne sans complexe

Les naïfs auraient pu espérer un répit des violences policières à l’occasion de la crise sanitaire que traverse le pays. Loin s’en faut : les exactions des forces de l’ordre se poursuivent, notamment sur les populations les plus vulnérables, à commencer dans les quartiers populaires. Plus que jamais, le travail de vigilance et de surveillance des abus policiers apparaît nécessaire, si ce n’est vital. Filmer – même depuis sa fenêtre -, signaler, recenser, partager largement les témoignages sur les réseaux sociaux reste un des seuls moyens de faire pression sur les autorités et les forces de l’ordre.

Témoignages de violences policières dans les quartiers populaires (Association Le Paria)

Coup de taser pour une jeune femme qui pousse un caddie de course, tabassage en règle d’un jeune parti acheter du pain, violent coup de pied dans les testicules à cet autre homme sans prendre la peine de jeter un œil à son attestation : les témoignages extrêmement choquants, souvent documentés par des vidéos, s’accumulent depuis le début du confinement.  

Dans les quartiers populaires, pas de trêve sur le front des violences policières (Reporterre)

Comme l’explique très bien Reporterre, ce que change la crise actuelle, c’est l’amplitude laissée aux forces de l’ordre sur le terrain pour faire appliquer les mesures de confinement. Pas moins de 100.000 policiers et gendarmes ont été déployés en France. Mais avec le confinement, il n’y a souvent plus personne pour s’interposer, ou pour filmer les forces de l’ordre en roue libre. Pour Julien O’Miel, maître de conférences en science politique et membre fondateur de l’Observatoire lillois des pratiques policières, la période actuelle renforce l’arbitraire en laissant aux forces de l’ordre « une marge de manœuvre extrêmement forte » pour faire respecter les règles de confinement. De plus, « l’impossibilité de se déplacer pour les militants associatifs limite l’exercice de contre-pouvoirs. »

Communiqué d’une vingtaine d’associations et de collectifs pour dénoncer des pratiques abusives, violentes et discriminatoires (Ligue des droits de l’Homme – LDH) 

Dès le 27 mars, un collectif d’associations et de syndicats dont le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), Human Rights Watch, la Ligue des droits de l’Homme (LDH) ou encore l’UNEF adressait un communiqué au ministre de l’Intérieur et au directeur général de la Police nationale afin de les alerter sur les nombreux abus constatés sur le terrain : « de tels comportements sont inacceptables et illégaux. L’état d’urgence sanitaire ne doit pas être en rupture avec l’État de droit et ne saurait justifier des contrôles discriminatoires ni un recours à la force injustifié ou disproportionné par les forces de l’ordre françaises. »  

Réponse de Christophe Castaner sur France Inter quant aux violences policières constatées (Compte Twitter David Dufresnes)

Au sommet de l’État, rien de neuf sous le soleil, c’est le déni qui prévaut. Droit dans ses bottes, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a balayé ces accusations au micro de France Inter, à grand coup de chiffres, arguant que seulement 300 signalements avaient été effectués sur la plate-forme dédiée du ministère de l’Intérieur 

Les quartiers populaires, un bouc émissaire facile pour l’extrêmedroite et une partie de la droite (Mediapart)  

Les quartiers populaires sont aussi victimes d’une intense campagne de dénigrement venant de l’extrême-droite et d’une partie de la droite, renouant ainsi avec le réflexe classique du bouc émissaire. Depuis Marine Le Pen jusqu’à Valeurs Actuelles en passant par Eric Ciotti, de nombreuses voix entretiennent le fantasme délirant et dangereux de quartiers indisciplinés dans lesquels les règles sanitaires ne seraient pas respectées. Des déclarations loin d’être anodines lorsqu’on sait que le Rassemblement national demeure largement plébiscité parmi les forces de l’ordre. En revanche, personne pour évoquer la messe de Pâques clandestine tenue dans le 5e arrondissement de Paris et que la Préfecture de police n’a pas jugé utile de déranger.  On sait pourtant que les rassemblements religieux – notamment à Mulhouse – ont constitué des clusters de contamination dans les premières précédentes. Mais pour ces catholiques indisciplinés, pas d’insultes ni de matraque. Plutôt une grande mansuétude préfectorale.

Inventaire non exhaustif de verbalisations abusives émanant des forces de l’ordre (site Carnet de Notes)

Les verbalisations abusives semblent devenues monnaie courante, et pas seulement dans les quartiers populaires. Le site carnet de notes dresse un premier inventaire des PV « arbi­traires ou abusifs, mora­le­ment ou léga­le­ment ».  

En Inde, la police utilise de longues triques de bois pour frapper ceux qui ne respectent pas le confinement (Twitter – Sweta Dash)

La situation hexagonale est loin d’être un cas isolé. Un peu partout dans le monde, c’est à grand coup de répression que les États font respecter les mesures de confinement. La police indienne s’illustre par ses méthodes ultra violentes à l’encontre de ceux qui braveraient les consignes. Munis de longs bâtons, les forces de l’ordre n’hésitent pas à marquer les corps pour marquer les esprits.

Aux États-Unis, les personnes racisées en première ligne face au virus comme aux violences policières (The Guardian)

Aux États-Unis, les personnes racisées sont à la fois sociologiquement les plus exposées mais aussi les plus réprimées par les forces de l’ordre. Pour le Guardian « while the officers’ conduct may not have been related to enforcing social distancing measures, the pandemic, at the least, gives police an incentive to arbitrarily terrorize vulnerable communities even further. » (Bien que la conduite des policiers ne soit peut-être pas été liée à l’application des mesures d’éloignement social, la pandémie donne l’opportunité à la police de terroriser encore plus arbitrairement les communautés vulnérables. »)

Hors les murs – Nouvelles d’un monde bouleversé

Comment nous informer sur cette crise inédite ? Par son ampleur, sa rapidité, par les bouleversements qu’elle provoque dans nos vies, celle-ci nous sidère, nous inquiète, nous déstabilise et menace de nous faire perdre prise sur une réalité inconcevable il y a à peine quelques semaines. Continue, anxiogène, l’avalanche d’infos alimente le sentiment d’être submergé.e.s, dépassé.e.s. Il est pourtant plus que jamais nécessaire de comprendre, de donner un sens à ce que nous vivons, et donc de nous réapproprier les enjeux. Nécessaire pour ne pas être tenu.e.s à l’écart de décisions qui nous concernent tou.te.s, nécessaire pour maintenir notre capacité collective à agir et garder prise sur la situation.

C’est pourquoi chaque jour, nous publierons ici mais aussi sur Télégram et Facebook, une sélection d’informations fiables et vérifiées. Chaque jour, nous aborderons une nouvelle thématique pour tenter d’appréhender cette crise complexe et d’en examiner les nombreuses facettes.

Qui travaille encore et dans quelles conditions ? Que signifie « rester chez soi » selon où l’on se trouve ? Quels sont les effets sur les femmes de la pandémie et de sa gestion ? Pendant et après, comment tisser des solidarités ? Quel(s) monde(s) reconstruire ?… Dans le tourbillon d’infos, nous retiendrons les témoignages, enquêtes, tribunes, analyses… qui éclairent cette époque troublée. Cette sélection, non exhaustive, a bien-sûr vocation à être alimentée, complétée, discutée.

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