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Une crise sanitaire symptôme d’une crise écologique à laquelle nous n’avons pas su répondre.

Image au MET du nouveau coronavirus (SARS-CoV-2, également connu sous le nom de 2019-nCoV) qui cause COVID-19 Credit: NIAID-RML 3

C’est parce que la catastrophe constitue un destin détestable dont nous devons dire que nous n’en voulons pas qu’il faut garder les yeux fixés sur elle, sans jamais la perdre de vue.

  • Jean-Pierre Dupuy

L’Organisation mondiale de la santé a déclaré que l’épidémie était une urgence de santé publique de portée internationale. Si les efforts de santé publique ne peuvent pas contrôler la propagation virale, nous assisterons bientôt à la naissance d’une pandémie mondiale mortelle. Face à la pandémie de coronavirus, des mesures radicales sont prises, bouleversant nos vies quotidiennes et heurtant nos intérêts économiques.

Comment expliquer la différence de réactions entre la crise sanitaire et la crise climatique/écologique ?

Nous avons pu voir dans ces dernières semaines que le gouvernement français et plus généralement, les gouvernements du monde étaient capables de déployer d’énormes énergies pour répondre à une problématique comme celle que nous vivons actuellement. Des mises en quarantaines par milliers, des centaines de publications scientifiques autour de l’épidémie et de la recherche d’un traitement, l’achat massives de matériels médicales, la restriction de sortie stricte de la population, le déploiement des forces de l’ordre, l’élan de solidarité massive pour aider les plus vulnérables à l’épidémie.

I.Une crise sanitaire mondiale symptôme d’une crise écologique plus large

Cette crise n’est que le symptôme d’une crise bien plus large qu’est la crise écologique qui va de pair avec la crise climatique. En effet, des études scientifiques1  récentes semblent indiquer que le coronavirus SARS-COV 2, à l’origine du CoVid-19, a été transmis aux humains par une chauve-souris en passant par un vecteur animal, probablement un mammifère2. Ce virus qui était inconnu à notre espèce a pu nous infecter à cause de la promiscuité grandissante de notre espèce aux espèces sauvages dans leurs milieux lui laissant le temps de s’adapter à cette nouvelle niche. Et pour cause, artificialisation des territoires naturels, bétonisation, pollution et dérèglement climatique font reculer les espaces de vies des espèces sauvages qui se voient obliger de vivre près des espaces artificiels.2 Notre monde surpeuplé de 7,8 milliards de personnes, une combinaison de comportements humains modifiés, des changements environnementaux et des mécanismes de santé publiques mondiaux inadéquats transforme désormais facilement les virus d’animaux bénins en menaces humaines existentielles.

Notre modèle économique néolibérale, laissant le marché dictait le bien et le mal nous a fait nous trouver dans un monde où les ressources arrivent à l’épuisement, les températures flambent4, les espèces disparaissent, la pollution pervertit le reste de nos ressources nous rendant malades.Cette manière de faire société nous mène à notre perte. Aujourd’hui, nous voici enfermé.e.s à cause d’un être si petit que même si nos cellules avaient des yeux elles ne le verraient pas. Notre manie de voir le court terme et de ne pas avoir un point de vue holistique, de ne pas prendre le problème à la racine nous fait soigner les symptômes sans s’occuper des causes. Mais, les problèmes continuent de s’amplifier et les symptômes s’intensifient. Les températures continuent de grimper alors que nous sommes coincé.e.s chez nous.Avec une augmentation de la puissance des risques naturels : canicules, sécheresse, tempêtes, inondations, la perte des jours d’enneigement, la perte des rendements agricoles, etc… 5

Pour la primatologue James Goodall : « C’est notre mépris pour la nature et notre manque de respect pour les animaux avec lesquels nous devrions partager la planète qui ont causé cette pandémie. Car à mesure que nous détruisons, par exemple la forêt, les différentes espèces d’animaux qui l’habitent sont poussées en proximité forcée et des maladies passent d’un animal à un autre, et un de ces animaux, rapproché par force des humains, va probablement les infecter. » 6

Hervé Kempf, rédacteur en chef de Reporterre, explique qu’ « on a maintenant bien identifié les chaînes de transmission des virus, on a aussi compris que le coronavirus n’est pas une première, mais la répétition de processus qu’on a déjà expérimenté depuis quinze ans (Ebola, H1N1).[…] La destruction profonde des écosystèmes, conduisent à ce que des lieux de biodiversité extraordinaire soient de plus en plus restreints et que des formes de vie à l’intérieur s’en trouvent mises en contact avec des sociétés humaines importantes, alors que cela n’était pas le cas auparavant. […] Donc, ce qui me frappe, c’est la crise gravissime de la biodiversité : les écologistes et les scientifiques de l’écologie disent depuis maintenant longtemps que nous vivons la sixième crise d’extinction des espèces. On se rend compte maintenant que ce n’est plus un postulat abstrait, mais un phénomène très réel dont les conséquences sont majeures et catastrophiques. Cette crise montre l’interaction profonde entre un phénomène écologique et la société humaine, touchée dans toutes ses dimensions et tous ses domaines d’activité ».7

II – Une crise trop grave pour être prise au sérieux  

Les crises écologique et climatique auront, donc, pour conséquences des crises comme celle que nous vivons aujourd’hui. Avec des scénarios, somme toute différents, par exemple : la fonte du pergélisol qui fait réapparaitre des maladies comme l’anthrax ou la variole que nous croyons avoir disparu. 11

Avec un préavis de plus d’un mois, avec des cris d’alerte15 de plus en plus intenses à mesure que nous nous rapprochions de la crise16 nous déclarant que si nous ne faisons rien, des millions de personnes mourront. Malgré les avertissements, nous n’avons pas réagi efficacement à cette crise sanitaire et avons pris des décisions à la dernière minute. Les élu.e.s au pouvoir n’ont pas fait le nécessaire, lorsque la pandémie était à nos frontières. On nous haranguait qu’il fallait continuer de vaguer, l’esprit tranquille, à nos occupations. Le discours d’E. Macron « nous ne renoncerons pas à rire » sonne aujourd’hui comme une blague cynique.13

Mais pourquoi nous n’avons pas réagi ? Pourquoi ne pas prendre les mesures nécessaires pour éviter que cette crise ne recommence et s’amplifie ? Réagissons à cette crise avant qu’il ne soit trop tard, avant que d’autres ne reviennent avec des crises supplémentaires. Une crise sanitaire ajoutée à une canicule ne sera pas supportable. Notre marge de manœuvre se rétrécit plus nous attendons. Mais comment réaliser que le dérèglement climatique va nous faire vivre les pires années de nos vies voire de notre espèce ? La crise sanitaire n’est qu’un avant-goût, à celles et ceux qui veulent du combat, il va y en avoir. Les cris d’alarme n’ont pas été écoutés et comment en serais-ce autrement ? Nous restons des animaux cherchant à survivre et l’éventualité de vivre une période sombre nous effraie et place le voile du déni devant nos yeux. Cependant, nous ne pourrons l’éviter avec ce genre de réactions. Il faudrait un élan populaire sans précèdent suivi de celui du gouvernement pour mettre en place les mesures nécessaires à se préparer à de nouvelles crises. Car, soyons en sûr qu’elles arriveront et il faudra être prêt à les accueillir.

Clive Hamilton dans Requiem pour l’espèce humaine se demande pourquoi n’avons-nous pas réussi à réagir à la menace que représente le réchauffement climatique ? A l’instar de la grenouille qui bondit hors de la casserole d’eau bouillante mais y reste jusqu’à la mort si l’eau est froide et réchauffée progressivement, nous sommes incapables de percevoir le problème du réchauffement climatique de par sa lenteur relative ne provoquant pas une réaction d’adrénaline chez nous. De plus, nous nous efforçons à trouver des excuses à notre inertie de peur de devoir prendre pour vraie la catastrophe qui s’approche.

« Dans les années 1970, les critiques disaient : « Il n’y a pas de limites. Tous ceux qui pensent qu’il y a des limites ne comprennent rien… » Dans les années 1980, il devint clair que les limites existaient, les critiques ont alors dit : « D’accord, il y a des limites, mais elles sont très loin. Nous n’avons pas à nous en soucier. » Dans les années 1990, il est apparu qu’elles n’étaient pas si éloignées que cela. Alors, les partisans de la croissance ont clamé : «  les limites sont peut-être proches mais nous n’avons pas besoin de nous inquiéter à leur sujet parce que les marchés et la technologie résoudront les problèmes. »  Dans les années 2000, il a commencé à devenir évident que la technologie et le marché ne résoudront pas la question des limites. La  réponse a changé une fois de plus : «  il faut continuer à soutenir la croissance, parce que c’est ce qui nous donnera les ressources dont nous avons besoin  pour faire face aux problèmes. » 9 Nous pourrions continuer cette image avec le développement dite durable ou vert en 2015 lors de la COP21 qui devait être une solution à la crise climatique. Cependant, ce terme est un oxymore et une solution marketing visant à permettre la poursuite d’un modèle de développement insoutenable10. Et, en 2020, la mise en avant de la responsabilité des citoyen.ne.s comme seule moyen de mettre en place une transition écologique.

Comme le souligne Noam Chomsky : « la crise sanitaire du coronavirus est très grave et aura de graves conséquences, mais elle sera temporaire, alors qu’il y a deux autres horreurs plus graves pour l’humanité: la guerre nucléaire et le réchauffement climatique. Son analyse souligne que toutes ces menaces sont intensifiées par les politiques néolibérales, et qu’après la fin de cette crise, les options seront soit des États plus autoritaires et brutaux, soit une reconstruction radicale de la société avec des termes plus humains. »14

III – Soyons prêt.e.s

 Ne recommençons pas les mêmes fautes, ne pensons pas que c’est loin de  nous, ne nous croyons pas immuniser, il fallait réagir plus tôt et d’une manière plus adéquate à cette crise sanitaire. Ne pas resserrer l’étreinte du capital sur les services publics et en particulier les hôpitaux, ne pas sortir au théâtre alors que la pandémie était aux portes de notre pays, prévenir la crise avant qu’elle ne fasse des dégâts graves mais évitables. Encore une fois, si nous ne sommes pas préparé.e .s, alors une autre crise dans ces conditions ne sera pas clémente. Comment ferons-nous si le virus est accompagné d’une canicule, d’une crise de l’eau, du pétrole, de guerres, ou de non approvisionnement en biens de première nécessité ? Imaginons, une crise comme celle d’aujourd’hui sans que les médecins ne puissent travailler, sans que nous puissions nous déplacer, sans pouvoir contacter nos proches, sans pouvoir se nourrir.

« L’une des caractéristiques les plus fréquemment observé d’un système au bord du gouffre est qu’il met plus longtemps à se remettre d’une perturbation », il perd sa résilience. Les chercheurs appellent cela le « ralentissement critique » » 8 Nous ne ressortirons de cette crise grandie que si nous en tirons des moralités utiles aux années à venir, aux crises à venir et aux moyens de s’en prémunir. Nous le voyons aujourd’hui mais notre modèle sociétale n’est pas résilient aux crises qui nous attendent. La surconsommation a favorisé le transfert interspécifique du virus, la mondialisation à accélérer la contamination à travers le monde et le néo-libéralisme a réduit les moyens de nous protéger.

Préparons-nous aux prochaines crises, rendons notre société résiliente : relocalisons nos productions, nos activités, pour éviter des transmissions de dangers très nuisibles, encourageons l’autonomie alimentaire, relançons l’agriculture paysanne, créons des emplois par la rénovation énergétique, arrêtons de détruire les écosystèmes, arrêtons de faire des grands projets inutiles, créons plein de nouvelles activités dans l’écologie, dans l’agriculture, dans les transports, dans l’ habitation, dans l’enseignement, dans la santé, dans des biens non matériels. Les possibilités sont nombreuses et la crise du CoVid-19 nous montre qu’il est possible de faire autrement. Cette crise nous contraint à nous déplacer moins, à être en télétravail, à consommer plus local, à ne plus pouvoir commander chez Amazon17, etc… Nous le voyons, il est possible de faire autrement, or, bientôt, nous aurons à nouveau le choix de reprendre nos activités comme avant la crise ou alors, de continuer sur la bonne voie mais cette fois par choix non pas par obligation

Nous devons revoir nos façons de faire, nous devons proposer et mettre en place les alternatives prompts à répondre aux crises écologique et climatique et celles qui en découlent (économique, sociale, sanitaire,…). Un changement radical de paradigme est nécessaire. « Radical, cela veut simplement dire que l’on pense de manière cohérente. Ce n’est pas un mot dont il faut avoir peur, ce n’est pas un mot agressif, pas un mot violent. Affirmer une opposition radicale veut dire qu’il y a moyen de faire autrement. C’est cela qui est essentiel. »7

Des collectifs se mobilisent déjà pour préparer l’après-crise et mettre en place les directives nécessaires à un changement vers une société résiliente.18

« Tout le monde peut avoir un impact chaque jour, si vous pensez aux conséquences des petits choix que vous faites. » 6

Sources :

  1. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3676139/
  2. https://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMp2002106
  3. https://www.flickr.com/photos/niaid/49530315718/in/album-72157712914621487/
  4. 5ème Rapport du GIEC expliqué
  5. https://laffairedusiecle.net/temoin-du-climat/
  6. Coronavirus : les humains doivent cesser de « mépriser » la nature, alerte l’anthropologue Jane Goodall  
  7. Interview d’Hervé Kempf, rédacteur en chef de Reporterre
  8. Pablo Servigne & Raphaël Stevens. Comment tout peut s’effondrer. Antropocène.2015
  9. D. Meadows, 2013
  10. https://www.amisdelaterre.org/
  11. Article de Sciences& Avenir. RUSSIE. Dans le permafrost, virus et bactéries attendent le dégel.17.08.2016
  12. How we must respond to the coronavirus pandemic. Bill Gates
  13. «  Nous ne renoncerons à rien. » Allocution du Président de la République E. Macron
  14. Les Crises. Noam Chomsky : « Nous allons surmonter la crise du coronavirus, mais nous avons des crises plus graves devant nous »
  15. La prochaine épidémie ? Nous ne sommes pas prêts.Bill Gates
  16. Severe Acute Respiratory Syndrome Coronavirus as an Agent of Emerging and Reemerging Infection. Vincent C. C. Cheng, Susanna K. P. Lau, Patrick C. Y. Woo, and Kwok Yung Yuen (2007)
  17. Le Figaro. Amazon ferme ses entrepôts pour cinq jours en France
  18. Plus Jamais Ca
  19. https://www.lemonde.fr/planete/video/2020/04/19/pourquoi-nos-modes-de-vie-sont-a-l-origine-des-pandemies_6037078_3244.html
https://reporterre.net/EN-VIDEO-Herve-Kempf-Cette-crise-montre-que-le-capitalisme-met-en-danger-l-humanite

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