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Une épicerie solidaire en BERRY


En Berry, les initiatives de solidarité se multiplient pour aider notamment les personnes les plus fragiles et les personnels de santé. Et entre autres : une épicerie solidaire a été crée par des habitant.e.s de la région, pour aider… les habitant.e.s de la région ! Et ça marche ! Vous voulez en savoir plus ?

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Entretien avec Paule, habitante du Berry.


Vous avez lancé, dès le début de l’épidémie, une « épicerie solidaire » dans le village de Morogues, qui achète des produits en gros pour les livrer ensuite au détail à des personnes confinées des communes alentour. Tu peux m’expliquer comment cette initiative d’entraide a débuté ?

On vit dans un endroit où un certain nombre de personnes s’organisent depuis longtemps. La  dernière chose en date c’était un café-restaurant associatif, une sorte de tiers-lieu dont on voudrait faire à la fois une une cantine populaire et un endroit où s’inventent des solutions pour la vie quotidienne : partage de transports, friperie, espace numérique… Un des mots d’ordre commun était de trouver des alternatives au rapport marchand, dans tous les domaines. Ça implique un rapport de coopération, car on ne crée pas des services caritatifs : on se solidarise avec les gens pour trouver des solutions ensemble à des problèmes de la vie quotidienne.La centrale d’achat du restaurant existait donc déjà. Et ça nous faisait chier d’aller à Carrefour pour acheter les choses dont on a besoin : l’idée était que la centrale d’achat nous serve à acheter en commun, car passer par des grossistes est moins cher, et passer par le statut associatif aussi. On se rajoute à nous-mêmes une cotisation qui nous permet d’acheter du matériel collectif d’autoproduction ensuite.Mais l’idée est rapidement venue d’élargir, d’en faire une interface avec les gens hors de l’association et du café. Ca ne suffisait pas de trouver des solutions à nos problèmes entre potes : on voulait ouvrir au public et communiquer sur notre initiative, pour que Carrefour ne soit plus la seule ressource dans les environs.

C’était donc déjà ressenti, avant l’épidémie, comme un besoin dans les environs, à cause du manque de commerce ?

A la campagne, on le voit très vite, le Carrefour est le lieu de sociabilité ! C’est là qu’on croise les gens par hasard, qu’on prend des nouvelles… tous les services sont là-bas. La vie de village est drainée dans la périphérie des petites villes proches. On l’a expérimenté nous-mêmes en habitant là-bas. Ça n’a jamais été directement énoncé comme un problème par les gens, mais par contre, dès qu’on a proposé notre alternative, l’épicerie, beaucoup ont effectivement trouvé que c’était quelque chose qui manquait jusque là.

Le projet existe donc depuis longtemps. L’épidémie de covid a été une sorte d’accélérateur ?

Oui carrément. Mon analyse est la suivante. En temps normal, on devait prendre beaucoup de précautions avant de se lancer dans un projet. Des précautions vis à vis des gens de l’extérieur, pour savoir comment énoncer notre initiative pour qu’elle soit bien reçue, mais aussi des précautions entre nous, car il y a toujours plein de manière de faire les choses, et on ne veut pas en imposer une sans discussion. Donc tant qu’on n’avait pas une espèce d’urgence qui nous oblige à impacter le réel directement, on ne s’est pas senti obligés de concrétiser le projet.Là, avec la pandémie, on n’a pas eu le choix. Il a fallu radicaliser notre extraction du système marchand. Même d’un point de vue sanitaire, c’était nécessaire : aller au supermarché n’était plus safe pour tout le monde ! Ça nous a mis en face de nos responsabilités : si on pensait avoir des idées pour s’approvisionner autrement, c’était le moment ou jamais de le faire, parce que ça allait impacter directement les gens confinés. On avait une sorte de responsabilité qui nous a fait accélérer le processus.

Le café associatif a dû fermer quelques jours avant le confinement, ça n’a pas été trop dur d’avoir l’autorisation de rouvrir pour l’épicerie ?

Avant même le début du confinement, on a réuni les gens qui avaient l’habitude de s’organiser ensemble autour du café, pour décider de comment se positionner. On a décidé dès ce moment là de faire valoir le statut d’épicerie (qui existait déjà mais à ce stade seulement pour les membres de l’asso) pour avoir le droit de rester ouverts.Mais très vite, on s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas prendre la responsabilité de garder vraiment le restaurant en activité, même avec l’autorisation. C’était trop risqué du point de vue sanitaire. Mais il restait nos stocks de bouffe et nos capacités d’approvisionnement. L’ouverture de l’épicerie au public était à la croisée d’un devoir politique urgent, de l’accélération d’un projet préexistant, et d’un besoin personnel.

Beaucoup de gens ont envie de faire des choses, mais ont aussi peur d’aggraver la situation en voulant bien faire, car on ne peut jamais être certain de ne pas être porteur ou porteuse du virus. C’est quelque chose qui vous a effleuré aussi ? Qu’est-ce que vous avez mis en place comme précautions ?

On est assez représentatifs de la population : au sein même de notre groupe, il y a des personnes qui sont plus fragiles que d’autres, et elles sont au centre de notre organisation. La question de la protection s’est donc posée très vite, à la fois pour que le collectif d’organisation puisse prendre soin de ses propres membres, et pour qu’on n’expose pas non plus les gens qu’on allait ravitailler.Quand on a fait notre première réunion, physique, on s’est rendu compte qu’on était très imprudents. La deuxième a eu lieu avec des distances de sécurité. Dès le troisième jour, on est passé à des réus numériques quotidiennes sur jitsi, pour ne prendre aucun risque, et on fonctionne comme ça depuis.Des gens ont été chargés de mettre en place des protocoles sanitaires. Au final, comme l’épicerie est très structurée, avec des rôles fixes, on sait qui fait quoi. Les personnes les plus à risque (celles qui habitent dans des lieux collectifs) travaillent sur le projet à distance, par exemple à l’accueil téléphonique : c’est mon cas. Les autres sont sur les postes avec plus de présence physique (préparation des commandes, livraison). Les gens qui avaient des craintes personnelles ont aussi pu être écoutées et prendre un poste en fonction. On respecte aussi toutes les règles de bases, on se tient à distance des gens qu’on livre, on porte des masques…

Comment est accueillie votre épicerie solidaire ? Ça marche, ça plaît, ça rend service ?

Déjà on a fait en sorte de la rendre accessible. On ne voulait faire un service en ligne, parce qu’il y a beaucoup de vieux dans les environs qui ne se servent pas d’internet, et d’ailleurs les connexions ne sont pas toujours très bonnes à la campagne. Donc les commandes se font par téléphone, et ça marche plutôt bien.Ça crée aussi du lien social et il y en avait besoin. Malgré notre opposition au gouvernement, on ne pouvait pas rentrer dans le jeu de « Macron veut nous empêcher de nous voir, alors recréons du lien social, brisons le confinement et faisons des grosses teufs ! ». Il fallait recréer du lien social… mais à distance ! Le téléphone y participe. Moi je m’occupe du standard, et je peux te dire qu’on sent du soulagement dans la voix des petits vieux et des petites vieilles. C’est pas lié seulement à la peur d’être malade : c’est du soulagement de ne pas être tout seul, de savoir que quelqu’un se préoccupe de leurs existences.

Tu disais tout à l’heure que votre vision de la coopération, c’était de ne pas faire des services caritatifs, mais de s’associer pour trouver des solutions communes à des problèmes communs. Est-ce que ça marche pour l’épicerie ? Des gens s’emparent du processus ?

Sur une trentaine d’appels, j’ai aussi eu deux propositions d’aide. Les autres sont plutôt soit dans la consommation, soit dans le remerciement comme si on était un service public, comme la Poste ou autre ! Mais c’est déjà ça. Notre manière de formaliser au maximum notre fonctionnement est une façon de permettre aux gens de s’impliquer en sachant exactement dans quoi ils s’engagent. On a une fiche de protocole pour chaque poste, donc les gens peuvent venir aider sans être dans le flou. L’objectif reste faire participer les gens et surtout de faire tourner les responsabilités : que des gens puissent s’engager aussi pour décider eux-mêmes, pas seulement pour aider.

Source : https://www.leberry.fr/morogues-18220/actualites/a-morogues-l-epicerie-participative-en-mode-confinement_13772018/

Tu as parlé d’une marge que vous ajoutez au prix pour acheter du matériel pour l’épicerie. Ça ne rend pas les coûts trop élevés ? Il y a des mécanismes de solidarité pour compenser et permettre à tout le monde de se ravitailler quels que soient ses revenus?

Il y a beaucoup de confusion sur cette « cotisation-pirate » comme on l’appelle. En fait c’est très précis : c’est une cotisation qu’on met de côté collectivement à chaque achat mais uniquement sur les tarifs adhérents (pas les tarifs clients extérieurs !), qui restent bien inférieurs aux prix des grandes surfaces, car on achète en gros et avec moins de TVA.Il n’y a donc pas de mécanismes de solidarité pour compenser quoi que ce soit : l’épicerie elle-même est déjà un mécanisme de solidarité, qui permet à tout le monde de s’approvisionner pour pas trop cher.Par contre c’est vrai qu’on a, au niveau des coûts, des arbitrages à faire en permanence : est-ce qu’on prend bio et local mais plus cher ? pas cher et en gros, mais industriel ? Sachant que certains usagers de l’épicerie veulent plutôt l’un, d’autre plutôt l’autre… 

Une question pratique : ça vous prend combien de temps de vos journées, de gérer ce système de ravitaillement pour les communes alentour ?

Ca dépend des gens. Moi deux heures tous les matins pour la permanence téléphonique, plus une heure certains soirs pour des réunions. Pour d’autres c’est des demi-journées entière pour la programmation des outils informatiques. Pendant trois ou quatre jours, on a travaillé à cinq à plein temps pour lancer le truc, mais maintenant ça s’allège.

Et la suite ? A la fin du confinement, qu’est-ce qui va changer, qu’est-ce qui va rester de cette organisation ?

Les outils seront en place. Il n’y aura plus de permanence téléphonique dédiée car ça fusionnera avec le restaurant qui va rouvrir. L’équipe changera aussi probablement en partie, mais l’essentiel du fonctionnement va rester après l’épidémie.C’est un gros test pour nous. L’enjeu principal pour nous, dans le collectif, c’est l’accueil : notre capacité à nous organiser en dépassant le cadre affinitaire, à agréger des gens pour trouver des solutions communes à des problèmes concrets. Cette épicerie va être un peu paradigmatique. Si on arrive à se placer comme « service communal » (dans le sens où nous on l’entend : comme bien géré en commun !), il y a des chances que notre image dans le territoire change.C’est difficile à dire aujourd’hui mais finalement, ce qui est susceptible de changer c’est notre relation aux habitants du coin qui n’osaient pas trop passer la porte avant. Ca devrait mettre du relief dans le projet pour elles et eux.

Tu as de l’espoir que ça donne plus de place à des pratiques de solidarité dans la région où vous habitez ?

Oui. Et de l’espoir que ce qu’on organise soit perçu comme du bien public, et non plus comme des trucs de babos alternatifs. Pour ne pas rester entre nous.

Cest paradoxal qu’il faille en passer par un confinement pour arriver à ne pas rester entre nous !

Eh oui ! Il y a comme un tremplin. Cette période désamorce des méfiances, parce que tout le monde est dans une dynamique de soin réciproque.

Pour finir, comment tu imagines le retour à la normal, si retour à la normal il y a ? Qu’est-ce que tu rêves pour l’après-covid ?

Je forme le vœu que tous les gens qui s’organisent et expérimentent vivent cette période comme un catalyseur de leurs initiatives, et que tout ça se prolonge : qu’on transforme l’essai ! Tout le milieu alternativiste tâtonne depuis longtemps sans réussir à vraiment rentrer le pied dedans. Cette crise nous a foutu un coup de pied au cul, et je souhaite que ça mette le même à tout le monde, et que ça aide à l’émergence de formes communalistes en France.J’aimerais que le fait d’être dans une situation d’urgence nous permette de nous jeter à l’eau pour façonner le réel. Car ce n’est que en faisant les choses qu’on se rend compte de ce qui  reste en nous du capitalisme.Je souhaite aussi à tous les confinés qui l’étaient déjà dans leur vie, dans leurs emplois etc. de s’en rendre compte. Si on réalise qu’en travaillant moins quelques semaines on a été heureux, et qu’on a pu prendre du temps pour d’autres choses, tant mieux !

Quelque chose à rajouter ?

Peut-être insister sur la dimension fédérale, qui pourra être intéressante. Après le confinement, quand on aura tous fait ce premier round, qu’on verra qu’on a à la fois la théorie et les moyens pour s’organiser, il faudra passer à une phase de fédération de toutes ces initiatives, à plus grandes échelles que nos communes. Partager nos expériences, et fonder un commun dessus. La débrouille pour s’en sortir c’est le premier pas de la démocratie !